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Je doute donc je suis

Le jeu des citations avec Albert Einstein

Par Normand Baillargeon - 21/10/2015


Il y a tout juste un siècle, Albert Einstein présentait sa théorie de la relativité générale. Elle reste son plus grand titre de gloire.

Jointe à plusieurs autres remarquables accomplissements, dont la théorie de la relativité restreinte élaborée 10 ans plus tôt, la relativité générale contribuerait à faire d’Einstein un sérieux candidat au concours du plus grand scientifique de tous les temps, s’il devait avoir lieu un jour. La liste de ses concurrents ne serait pas bien longue, je crois: Aristote? Isaac Newton? Charles Darwin? Et encore…

Quoi qu’il en soit, Einstein est indiscutablement le premier, parmi les scientifiques, à avoir acquis cette notoriété qu’on réserve d’habitude aux stars (voir notre portrait). Sur ce plan, il reste aujourd’hui encore inégalé. Sa silhouette est familière à tout le monde, chacun connaît sa formule E=mc2. Il est par excellence l’incarnation d’une idée populaire du génie, mélange de suprême intelligence et d’amusants travers – distraction, originalité vestimentaire, etc. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’on le cite si souvent.

Cependant, il arrive aussi que les propos qu’on lui prête ne soient pas du tout de lui. Et sa prestigieuse signature donne alors crédit à une idée qu’il n’approuverait pas!

Voici une sélection des plus célèbres usurpations.

Extraterrestres et ovnis. 
Cette idée, extraite de la quatrième de couverture d’un livre de Claude MacDuff intitulé Le procès des soucoupes volantes (1976), est attribuée à Einstein: «Les soucoupes volantes existent et le peuple qui les possède est un peuple d’humains parti de la Terre il y a 20 000 ans.» Vrai? Faux? On ne trouve nulle part trace de cette affirmation. Le faux est grossier.

Notons cependant qu’Einstein a bien dit deux choses au sujet des ovnis. La première: «Je n’ai aucune raison de penser qu’il y ait quoi que ce soit de vrai derrière toutes ces histoires de soucoupes volantes.» Et la seconde, cette fois à propos des soi-disant témoins: «Ces gens ont bien vu quelque chose; mais je n’ai aucune envie de savoir quoi.»

Un cerveau sous-utilisé. 
«Nous n’utilisons que 10% de notre cerveau.» Cette phrase, abondamment reprise, particulièrement en éducation, est très souvent attribuée à Einstein. Or, les recherches menées dans les archives du grand physicien pour retracer cet hypothétique propos ont toutes été infructueuses.

Il convient d’accorder à cette phrase une attention particulière, à l’heure où les avancées des neurosciences sont notables. On pourrait dire que nous avons là un beau «neuromythe». Autrement dit, une assertion spectaculaire qui va à l’encontre de tous les résultats des sciences neurologiques et de la pratique médicale rapportés à ce jour, lesquels démontrent au contraire que le cerveau est un système hautement complexe qui comporte, certes, des zones spécialisées particulières, mais dont les parties interagissent dans une vaste interconnectivité fonctionnelle.

L’astrologie. 
«L’astrologie est une science en elle-même et elle comprend une éclairante somme de connaissances. Elle m’a appris beaucoup de choses et j’ai envers elle une grande dette. Les données géophysiques montrent la puissance des étoiles et des planètes sur la Terre. Et c’est pourquoi l’astrologie est pour l’humanité une manière d’élixir de vie.»

Cette citation, ou quelque chose s’en approchant, est souvent attribuée à Einstein. Mais d’où vient cette inconcevable paternité?

On doit au Québécois Denis Hamel d’avoir patiemment résolu le mystère et prouvé, dans la revue Québec Sceptique (numéro 57), que cette fausse citation a très vraisemblablement été forgée par l’auteur allemand Carl Heinrich Huter, dans son Huters Astrologischer Kalender, une sorte d’almanach astrologique.

Le problème du mal. 
À l’heure des nouvelles technologies, la pratique d’invoquer Einstein à tort et à travers s’est modernisée. Nous en avons eu une démonstration récente par une brève vidéo dans laquelle on voit l’enseignant d’une école primaire allemande d’autrefois avancer un argument en faveur de l’athéisme. En substance, il propose une formulation quelque peu bancale de ce qu’on appelle «le problème du mal?» La voici: «Dieu a créé le monde et ce qui s’y trouve, or le mal existe dans le monde. Donc Dieu, qui doit ressembler à ses œuvres, est le mal.»

Sous le nom de «théodicées», des trésors d’ingéniosité ont été déployés depuis des siècles en philosophie et en théologie pour résoudre ce problème, habituellement mieux formulé. Quoi qu’il en soit, dans ladite vidéo, un élève prend la parole et, arguant que le Mal n’existe pas plus que le froid ou l’obscurité, qui sont des absences – respectivement de chaleur et de lumière –, il contraint le maître à ravaler son arrogance d’athée.

Vous avez deviné le nom de l’élève, qu’on nous dévoile de façon touchante à la fin de cette histoire inventée de toutes pièces: Albert Einstein.

Cancre en maths. 
Non, Einstein n’a pas échoué ses mathématiques au primaire. Quand on lui fait dire: «Ne vous en faites pas avec vos problèmes en mathématiques: je peux vous assurer que les miens sont encore plus grands», on ne renvoie pas à sa médiocrité dans cette discipline. En réalité, enfant, il était déjà incroyablement en avance sur le programme scolaire. En fait, on cite plutôt une lettre consolatrice qu’il a envoyée à une jeune élève, Barbara Wilson, le 7 janvier 1943.

La folie, la crainte et le droit. «La folie consiste à refaire sans cesse la même chose, mais en espérant un résultat différent.» Le mot est en réalité de la scénariste et romancière états-unienne Rita Mae Brown, dans Sudden Death (1983).

«Deux choses m’inspirent de la crainte: le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi.» Il s’agit d’une paraphrase d’un mot du philosophe Emmanuel Kant.

«Le droit international, cela n’existe que dans les manuels de droit international.» C’est plutôt Ashley Montagu qui a prononcé ces mots, au cours d’une conversation qu’il a eue avec Einstein.

Les nouvelles technologies. 
La leçon à tirer de tout cela est sans doute celle que nous donne Einstein lui-même, quand il écrit sur sa page Facebook: «N’allez surtout pas croire que j’ai dit tout ce qu’on m’attribue sur Internet!»


Illustration: Frefon
 

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