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Je doute donc je suis

Parlons des licornes

Par Normand Baillargeon - 11/10/2017
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L'existence des licornes est impossible à démontrer. Pouvons-nous affirmer pour autant qu'elles existent? Leçon de logique.

Les licornes existent-elles ? Et les anges ? Certaines personnes maîtrisent-elles vraiment la télékinésie ? Ceux qui se sont déjà engagés dans un débat sur ce terrain miné le savent bien : l’argument phare brandi par les défenseurs de diverses croyances ésotériques est qu’on ne peut pas prouver une proposition négative.
Autrement dit, on ne peut pas prouver l’inexistence d’une entité ou d’un « pouvoir ».
Il arrive que les sceptiques concèdent ce point. En effet, malgré tout ce qu’on peut invoquer contre les licornes ou la télékinésie, la simple absence de preuves de leur existence n’est pas une preuve de leur inexistence.

Mais je pense que l’on concède ce point bien trop rapidement et à tort.

Un peu de logique et de maths

Pour commencer, la phrase « On ne peut pas prouver une proposition négative » est elle-même une proposition négative.

Si la personne qui l’énonce la pense vraie, elle se contredit en exhibant ce dont elle nie l’existence. Et si elle ne la pense pas établie, on se demande pourquoi elle l’affirme!

Restons encore un peu sur le terrain de la logique.

Il y a, depuis Aristote et même avant lui, un principe au fondement même de la logique qui explique précisément une proposition négative : le principe de non-contradiction qui dit qu’on ne peut pas simultanément avoir A et non-A.

Le principe est posé, mais pas prouvé, dites-vous ? En ce cas, les mathématiques vous fourniront de nombreux exemples de théorèmes qui prouvent l’inexistence d’une « entité » mathématique.

Considérez ces nombres appelés premiers qui ne sont divisibles que par eux-mêmes et par 1 : 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, etc.
Ils s’espacent à mesure qu’on avance dans les nombres naturels. Y a-t-il une fin à cette suite ? Existe-t-il un dernier nombre premier qui serait forcément le plus grand ? Non, a répondu le mathématicien Euclide qui a prouvé qu’il n’y a pas de plus grand nombre premier (en posant N!+1). Car il y en a une infinité.

La réplique, prévisible, consistera sans doute à dire que cet exemple provient des sciences formelles (la logique et les mathématiques) et qu’elles n’ont pas de valeur quand on parle de licornes et de télékinésie. Fort bien.

Mais ce qu’il faut aussitôt rappeler, c’est que les mots « preuve » et « prouver » n’ont pas de sens dans ce cas.

Il n’y a que dans les sciences formelles que l’on «prouve» au sens strict du terme, de manière indubitable, c’est-à-dire par déduction à l’aide de raisonnements valides faits dans le cadre d’une axiomatique. Et, on l’a vu, on peut prouver qu’une entité donnée ne peut pas exister.

Dans toutes les autres sciences (empiriques ou factuelles), on établit des choses, par induction, de manière plus ou moins plausible.

On ne peut donc pas prouver, au sens strict, qu’il n’y a pas de licorne; pas plus qu’il n’y a pas de fées des dents, de père Noël ou de yéti. Mais on peut néanmoins tenir leur inexistence pour véridique au-delà de tout doute raisonnable, notamment parce que leur existence éventuelle laisserait des traces et des indices, qui auraient été repérés par des observateurs compétents.

Une théière invisible

Il arrive aussi, dans ce genre de débat, qu’on soit pris au piège. Parce que l’existence de l’objet ou de l’entité est par définition impossible à démontrer. C’est ce que le philosophe Bertrand Russell suggérait en disant qu’une minuscule théière orbite entre Mars et la Terre, mais qu’elle est invisible à tous nos instruments d’observation.

Ce que Russell soulignait par cet exemple, c’est que le fardeau de la preuve revient à celui qui avance qu’un être (ou un « pouvoir ») existe; c’est à lui ou elle qu’il revient de donner des raisons de croire en son existence. Et cette personne ne saurait se plaindre qu’on ne la croie pas sur parole, simplement parce que l’on ne peut « prouver » une inexistence, comme dans le cas de la théière hypothétique.

Si cette personne n’offre pas de raisons convaincantes pouvant établir l’existence de ce qu’elle postule, il est raisonnable de ne pas y croire, et l’argument selon lequel on ne peut prouver une proposition négative n’a pas de valeur.

À bien y penser, on peut tout à fait, sur la même base empirique qui nous permet de montrer qu’une chose existe, évoquer une infinité de propositions négatives ayant la même force que la proposition positive accordée. Un exemple ? Disons que je flatte en ce moment un chat sur mes genoux. Ce qui nous le fait tenir pour vrai (on voit ce qui est sur mes genoux, on admet que c’est bien un chat, que je le flatte, etc.) confirme aussi que ce n’est pas un poisson rouge que je flatte, pas un éléphant et ainsi de suite.

Et, bien entendu, pas une licorne non plus…

Illustration: Vigg

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