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Santé

1, 2, 3... bébés ?

Catherine Dubé - 09/12/2010


En 10 ans, le nombre de jumeaux a augmenté de 50% au Québec. Celui des triplés, de 100%. Tout cela à cause des techniques de procréation assistée. La nouvelle réglementation québécoise qui prévoit la gratuité des traitements résoudra-t-elle ce problème?
 
 
 
Nancy Coulombe voulait trois enfants. Elle les a eus tous en même temps. Infertile, elle était suivie depuis des années à la clinique Procréa, à Montréal. En 2003, après une douzaine d’essais de procréation assistée infructueux, son médecin a finalement réussi à obtenir trois embryons en laboratoire, grâce à la fécondation in vitro (FIV).

Les trois ont été transférés dans l’utérus de la future maman. «S’il y en avait eu 16, je t’en aurais implanté 16», avait ajouté le médecin à la blague. Les trois embryons ont survécu, et Nancy a accouché de triplés. «Avec le recul, je ne peux pas croire qu’il m’ait fait cette blague, dit Nancy Coulombe, qui avait alors 29 ans. Il ne m’a jamais parlé du risque de grossesse multiple; le sujet n’a même pas été abordé.»

On sait pourtant que porter trois fœtus met la mère et les bébés en danger. Le bonheur d’être enceinte a en effet tourné au cauchemar pour Nancy. Deux mois et demi avant la date prévue de l’accouchement, on s’est aperçu qu’un des bébés, mal alimenté par son placenta, avait peu de chances de survivre. Nancy s’est ensuite mise à souffrir de prééclampsie, une hausse soudaine de la pression artérielle pouvant mener à des convulsions fatales.

On lui a fait une césarienne. «J’étais complètement affolée, c’était comme un film d’horreur. J’avais peur que mes bébés ressemblent à des monstres.» Ses nouveau-nés étaient finalement plus minuscules que monstrueux. Les deux filles pesaient chacune moitié moins qu’un bébé né à terme, et le petit garçon, à peine plus qu’une livre de beurre. Couchés dans des incubateurs, au milieu d’un amas de tubes et de fils, ils sont restés au CHU Sainte-Justine pendant près de deux mois.

Nancy est un cas parmi d’autres, car les bébés viennent au monde en paire ou en trio beaucoup plus souvent qu’avant. «On fait face à une épidémie de grossesses multiples», affirme la docteure Annie Janvier, néonatalogiste au CHU Sainte-Justine. En 10 ans à peine, le nombre de jumeaux a augmenté de 50% au Québec. Celui des triplés, de 100%. Il ne s’est jamais vendu autant de poussettes doubles!

La nature n’a rien à voir là-dedans. Cette augmentation est plutôt le résultat des techniques de reproduction assistée qui fonctionnent... trop bien. Plus du tiers des femmes qui tombent enceintes grâce à ces techniques portent des jumeaux ou des triplés. L’été où Nancy Coulombe a accouché, l’unité de néonatalogie du CHU Sainte-Justine débordait de jumeaux prématurés, nés de parents qui avaient fréquenté des cliniques de fertilité. En 2005, les obstétriciens de l’Hôpital Royal-Victoria, à Montréal, ont accueilli des triplés à sept reprises!

L’État a donc décidé de s’en mêler. Depuis le 5 août dernier, les médecins des cliniques de fertilité du Québec n’ont plus le droit d’implanter plusieurs embryons à la fois, sauf exception. C’est déjà le cas depuis des années en Belgique, en Suède et dans de nombreux autres pays européens.

La docteure Annie Janvier soupire de soulagement. Elle a fait le calcul: dans son hôpital, environ 20% des 70 lits de l’unité de néonatalogie sont occupés par des bébés issus de la procréation assistée, nés trop tôt. «Tout le monde trouve ça cute des jumeaux. Mais au Défilé des jumeaux du Festival Juste pour rire et dans les publicités, on ne voit pas ceux qui sont en fauteuil roulant ou sourds parce qu’ils sont nés prématurément. Pour nous, à l’hôpital, des jumeaux, c’est un drame; la moitié d’entre eux ont besoin de soins intensifs. Pour les triplés, c’est 90%. Quand la nature crée des jumeaux, on se dit que c’est un accident. Mais quand ce sont des médecins qui le font à répétition, c’est fâchant», poursuit la docteure Janvier.

Ces bébés sont parfois si mal en point qu’ils meurent. L’infirmière Suzy Fréchette-Piperni, spécialisée en deuil périnatal, a recueilli des témoignages bouleversants pour son livre Les rêves envolés (Éditions de Mortagne): «Je me promenais dans la salle d’accouchement avec ma fille morte sur un bras et mon fils vivant sur l’autre…»

«Nous avons fait des rêves pour chacun des triplés. Puis, un des bébés est mort à 18 semaines de grossesse. Les deux autres sont nés à 31 semaines. Un des deux est mort quatre heures après la naissance, nous en avons ramené seulement un à la maison», racontent d’autres parents durement éprouvés.

Nancy Coulombe a eu la chance de rentrer chez elle avec ses trois bébés. Mais quand elles ont eu neuf mois, elle s’est aperçue que quelque chose clochait avec les deux filles, surtout Ophélie. Le diagnostic: paralysie cérébrale. Aujourd’hui, après d’innombrables traitements, des séances en chambre hyperbare et une opération à la hanche, la petite de sept ans va beaucoup mieux. Elle réussit bien à l’école, mais elle se promène en fauteuil roulant. Sa sœur Morgane a pour sa part une diplégie, des chevilles un peu raides qui lui donnent une démarche particulière.

Quant à Loïc, il a marché tôt, tout à fait en phase avec les étapes de développement décrites dans les livres, mais alors que ses sœurs babillaient déjà, il ne disait pas encore un mot. Il présente une légère dysphasie et un TED (trouble envahissant du développement), découvert après des années d’investigation. Grâce à des séances d’orthophonie, il parle maintenant suffisamment pour fréquenter une classe régulière, mais la vie familiale n’est pas de tout repos. «Il a besoin de routine et d’être constamment rassuré, raconte sa maman. Il me réveille la nuit pour s’assurer que j’ai mis seulement un morceau de poivron rouge dans son lunch, pas deux.»

Nancy a choisi d’en rire plutôt que d’en pleurer et raconte ses déboires de façon désopilante dans son blogue, Les (Z)imparfaites. «Le TED n’est pas nécessairement lié à la prématurité. Loïc serait peut-être comme ça, même s’il était né à terme, on ne le sait pas, dit Nancy. Mais pour les filles, c’est sûr que leurs problèmes ont été causés par leur prématurité.»

Lire la suite dans le magazine Québec Science du mois de novembre 2010.
 

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