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Santé

Le pire cauchemar des amateurs de steak

Par Jean François Bouthillette - 30/03/2017
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Des milliers de personnes dans le monde deviennent allergiques à la viande à cause d’une simple morsure de tique. Le Québec est-il à l’abri ?

Thomas Platts-Mills se souvient de cet homme venu le consulter dans sa clinique de Charlottesville, en Virginie, en 2006 : « Sa femme et lui étaient terrorisés, raconte l’allergologue-immunologue et professeur à la faculté de médecine de l’université de Virginie. Lui qui avait mangé de la viande sans problème toute sa vie, voilà qu’il avait eu de violentes réactions allergiques, après avoir mangé des hamburgers, soutenait-il. »

Vives douleurs au ventre, diarrhées apocalyptiques, mais surtout enflure des yeux, de la langue, de la gorge, difficulté à respirer : une vraie anaphylaxie. Il avait dû se rendre de toute urgence à l’hôpital et s’estimait chanceux d’avoir survécu. Et cet homme n’était pas seul. De temps à autre, un patient se présentait avec le même problème. Des allergies soudaines aux burgers ? Voilà qui était inouï… et passablement louche aux yeux du médecin spécialiste des réactions allergiques !

C’est pourtant lui qui, bientôt, allait trouver le fil conducteur et révéler la nature du problème en identifiant un nouvel allergène.

C’est en se penchant sur un autre problème que l’allergologue découvre le pot aux roses. À l’époque, son équipe de l’Asthma and Allergic Diseases Center de l’université de Virginie enquête sur les effets secondaires d’un nouveau médicament, le cetuximab. Ce traitement contre le cancer a suscité d’importantes réactions allergiques inexpliquées chez certains patients. « Un homme était tombé raide mort », souligne le docteur Platts-Mills.

L’allergologue remarque alors que ces patients, avant l’administration du médicament, avaient dans leur sang d’étranges anticorps : des immunoglobulines E (IgE) spécifiquement programmées pour déclencher une vive réaction immunitaire en présence de galactose-alpha-1,3-galactose, ou alpha-gal, un sucre complexe.

Où trouve-t-on l’alpha-gal ? Dans le cetuximab fait à partir de cellules de souris. Mais aussi dans la viande de tous les mammifères non primates. Tiens, tiens… Le docteur Platts-Mills s’empresse alors de tester ses patients devenus allergiques à la viande du jour au lendemain. Dans leur sang, le même anticorps !

Mais d’où ça sort ?

Fait intéressant, les réactions allergiques au cetuximab sont beaucoup plus fréquentes dans le sud-est des États-Unis – tout comme les cas rapportés d’allergie à la viande, sans lien avec le médicament. On se rend aussi compte que la distribution géographique de ces allergies à l’alpha-gal correspond à celle de la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses.

Et qui transmet à l’humain la bactérie responsable de cette maladie ? Amblyomma americanum, la tique étoilée. « On s’est mis à questionner les patients qui se disaient allergiques à la viande, raconte le docteur Platts-Mills. Auriez-vous été mordu par une tique, par hasard ? Et, oui, la plupart l’avaient été ! » Au même moment, en Australie, on rapporte des cas d’allergie à la viande consécutive à des morsures de tiques.
Mais comment un tout petit acarien peut-il provoquer une allergie soudaine à un sucre qu’on a toléré sans problème toute sa vie, avalé avec chaque côtelette, chaque saucisson, chaque pâté chinois ?

« On ne comprend pas encore complètement le mécanisme, explique Hugo Chapdelaine, allergologue-immunologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, qui s’intéresse au nouvel allergène. L’hypothèse, c’est que, lors de la morsure, le corps est exposé à l’alpha-gal présent dans la salive de la tique. Le système immunitaire peut alors se mettre à l’identifier comme un étranger dangereux. »

Sur le site de la morsure, les spécialistes remarquent en effet une réaction immunitaire. « Les biopsies indiquent la présence d’anticorps qui ne sont pas là normalement. Au cours des deux mois qui suivent la morsure, on observe aussi l’apparition des fameux IgE spécifiques à l’alpha-gal dans le sang. » Pas dans tous les cas, pour une raison qu’on ne s’explique pas encore.

Pour les malchanceux, c’est une nouvelle allergie. « Chaque fois qu’ils mangent de la viande, l’alpha-gal qu’elle contient est libérée dans l’organisme, ce qui déclenche la réaction. Une réaction différée, le temps de la digestion, quelques heures après le repas. »

Chez certains, c’est un inconfort – démangeaisons ou maux de ventre, par exemple. Chez d’autres, la réaction est plus violente, potentiellement mortelle.

Un problème de santé publique

Des cas ont été rapportés sur plusieurs continents, dans la foulée des découvertes américaines et australiennes. Le docteur Platts-Mills en a répertorié des milliers aux États-Unis. Jusque dans l’État de New York – autant dire à nos portes.
Pour l’instant, la tique étoilée ne vit pas au Québec. Cela dit, aux États-Unis, des experts ont démontré que la petite bête repousse les limites de son territoire, toujours plus à l’ouest, et toujours plus au nord. Déjà, elle est chez elle dans le Maine, au New Hampshire ou au Vermont. Et elle avance.

Les modèles des spécialistes, fondés sur les variations climatiques prévisibles, suggèrent que cette expansion devrait se poursuivre. Voilà qui fait penser au parcours d’une cousine : la tique à pattes noires – le vecteur de la maladie de Lyme. Étrangère au territoire canadien encore récemment, elle s’y est installée à demeure depuis quelques années.

L’Agence de la santé publique du Canada suit de près les déplacements de ces espèces qui amènent avec elles des risques d’infections de toutes sortes, en plus de cette allergie. Le réseau de surveillance des tiques mis en place en 1990 compte, entre autres, sur l’analyse systématique des tiques que trouvent médecins et vétérinaires dans chaque province. Chez nous, c’est le Laboratoire de santé publique du Québec qui identifie et répertorie ces « prises ».

Karine Thivierge, responsable du programme de surveillance au Québec, confirme qu’on y a déjà trouvé quelques tiques étoilées. « En 2001, on en a trouvé une sur un chien qui n’avait pas voyagé hors du Québec, dit-elle. De 2007 à 2015, on en a reçu 68 en tout. »

C’est encore bien peu, souligne la parasitologiste. « Ce sont probablement des tiques adventices : des tiques venues avec les oiseaux migrateurs, par exemple, et qui ne représentent pas une population d’Amblyomma americanum établie chez nous. »
Il reste qu’on ne peut plus exclure la possibilité d’être piqué par une tique étoilée au Québec. « Le risque est encore très faible, insiste la spécialiste, mais pas nul. »
Des études récentes démontrent que le climat du sud de la province est déjà favorable à la reproduction et à la survie d’une population de tiques étoilées, et qu’on peut s’attendre à ce qu’elles s’y installent d'ici quelques années, affirme Mme Thivierge.

De leur côté, les allergologues québécois se passent le mot. « On commence à voir nos premiers cas d’allergie à la viande, indique le docteur Chapdelaine qui en suit lui-même quelques-uns. Pour l’instant, ces cas se comptent sur les doigts d’une main, et ce sont des patients qui ont été mordus dans le sud-est américain. Mais on s’attend à ce que des gens soient mordus par ces tiques ici, tôt ou tard, et deviennent allergiques à la viande. »

Il faudra s’y habituer. Construire un mur à la frontière serait un exercice futile…


Article paru dans le numéro d'avril-mai 2017.
 

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