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Santé

Sida: de Kinshasa à Port-au-Prince

Par Marine Corniou - 06/01/2012
Le 5 juin 1981, l’agence épidémiologique d’Atlanta fait état d’une pneumonie étrange qui résiste à tous les traitements. Dans des hôpitaux de Los Angeles, cinq hommes dans la fleur de l’âge, a priori sans problème de santé, luttent pour chaque souffle. Ils n’ont apparemment qu’une chose en commun : ils sont homosexuels. Quelques mois plus tard, alors que les cas se multiplient, on donne un nom à cette maladie: syndrome d’immunodéficience acquise ou sida. Le virus en cause, le VIH, sera identifié en 1983. Mais l’histoire de cette pandémie hors norme, qui va affecter 62 millions de personnes (un chiffre qui continue de croître), a commencé bien avant.

Le microbiologiste Jacques Pépin, directeur du service d’infectiologie de l’Université de Sherbrooke, a retracé l’histoire de ce virus mortel. Ce qu’aucun scientifique n’avait fait jusqu’ici, du moins pas aussi minutieusement. En véritable détective, il a dépouillé une vingtaine d’études scientifiques, des analyses d’anciens échantillons de sang et des témoignages. Il s’est aussi appuyé sur sa propre expérience de médecin en Afrique. Dans les années 1980, il a passé quatre ans en République démocratique du Congo (RDC), et conduit par la suite des recherches dans 16 pays africains.

De cette expérience fascinante, il a tiré un livre, The Origins of AIDS, récemment publié chez Cambridge University Press, qui jette un pavé dans la mare des bonnes intentions occidentales, car il soutient que les médecins envoyés en Afrique par les puissances coloniales ont, bien malgré eux, contribué largement à l’expansion du VIH.
Tout commence au début des années 1920, dans les forêts d’Afrique équatoriale. Aujourd’hui situés au Gabon, au Congo-Brazzaville et en RDC, ces territoires sont alors sous l’emprise des Belges et des Français. Là-bas, un virus très proche du VIH, le VIS, circule depuis longtemps chez les chimpanzés qui sont chassés occasionnellement pour leur viande. C’est probablement en dépeçant des singes contaminés qu’une poignée de chasseurs s’infectent à leur tour.

La thèse classique veut que ces premiers malades aient transmis le virus à leurs femmes ainsi qu’à des prostituées travaillant dans les villes coloniales de Léopoldville (aujourd’hui appelée Kinshasa) et Brazzaville, permettant au virus de se répandre progressivement. «En lisant certains essais de sciences sociales de l’époque, on apprend toutefois que les prostituées, les “femmes libres”, n’avaient que quatre ou cinq clients réguliers par an. Cela aurait permis au virus de se maintenir, en causant environ 150 cas en tout, mais n’explique pas sa propagation exponentielle», estime Jacques Pépin.

Un autre facteur, auquel on accordait jusqu’ici peu d’importance, aurait donc joué un rôle majeur: la transmission par les seringues et les aiguilles. Celle-ci est 10 fois plus efficace que la transmission par voie sexuelle. Le microbiologiste a quantifié les injections pratiquées dans ces colonies entre 1920 et 1960. Le résultat est éloquent. Au cours de sa vie, un Africain pouvait recevoir jusqu’à 300 piqûres!

«Les politiques de santé coloniales visaient à éradiquer toutes sortes d’affections, dont la maladie du sommeil, le paludisme ou la syphilis. Or, à l’époque, on administrait presque tous les médicaments par injection intraveineuse, en rinçant ou en faisant bouillir les aiguilles entre chaque patient. On était loin du matériel à usage unique», explique-t-il. Il faut dire qu’on ignorait alors tout des virus, ou presque. Même en Europe, dans certaines cliniques, la moitié des patients traités contre les maladies vénériennes repartaient avec le virus de l’hépatite B.

Des analyses effectuées sur des échantillons de sang prélevés à Kinshasa en 1959 et 1960 démontrent la présence d’anticorps contre le VIH. La maladie est donc déjà bien implantée. L’urbanisation fait le reste. «Dans les années 1960, les pays africains acquièrent leur indépendance. Les injections diminuent, mais le déséquilibre entre les sexes s’accroît dans les nouvelles villes où l’on trouve alors beaucoup plus d’hommes que de femmes. À Léopoldville, les prostituées ont alors plus de 1 000 clients par an», observe le chercheur. L’épidémie explose.

Mais comment atteint-elle l’Amérique? Là encore, Jacques Pépin jette un nouveau regard sur l’histoire. De 1960 à 1970, les Nations unies envoient 4 500 professeurs haïtiens prêter main-forte au Zaïre (la future RDC). «Les analyses génétiques, qui permettent de connaître les différentes souches de virus et de dater leur émergence, démontrent qu’un seul Haïtien a probablement ramené le virus à Port-au-Prince en 1966», précise-t-il. Un malchanceux qui contamine quelques femmes tout au plus, comme des Belges et des Français l’ont fait dans leur propre pays.

En Haïti, cependant, le virus se répand. En 1983, 17 ans seulement après le premier cas, 7% des femmes enceintes à Port-au-Prince sont séropositives, une prévalence que le Congo a mis 50 ans à atteindre. Selon le scientifique, le coupable est cette fois un organisme de commerce de plasma (la partie liquide du sang) appartenant au chef des Tontons Macoute. Entre 1971 et 1972, Hemo-Caribbean achète le sang de près de 6 000 donneurs haïtiens. Il exporte jusqu’à 6 000 L de plasma par mois vers les États-Unis. «Il a suffi d’un bris dans le processus de stérilisation du matériel pour infecter rapidement de nombreux donneurs, souligne le docteur Pépin. Des contaminations similaires ont été documentées ailleurs dans le monde, notamment en Inde et en Chine.»

Dans les années 1970, Haïti devient aussi un haut lieu du tourisme sexuel gay, prisé par les États-uniens. On connaît la suite…

Le livre du docteur Pépin ne plaît pas à tout le monde. «Sa thèse est très solide sur le plan scientifique, mais elle soulève des discussions passionnées entre certains virologues qui contestent l’interprétation des études génétiques des virus. Elle a aussi des implications politiques importantes, surtout pour Haïti, qui souffre d’être une fois de plus pointée du doigt», précise Jean-Pierre Routy, médecin et chercheur spécialiste du VIH au Centre universitaire de santé McGill. Jacques Pépin, lui, ne se laisse pas ébranler. Il espère que son récit permettra de tirer une leçon du passé. Même si elles partent d’une bonne intention, les interventions médicales peuvent faire plus de mal que de bien.

Photo: Jacques Pépin
 

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