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Santé

Plongée: l'ivresse des profondeurs

Par Joël Leblanc - 21/05/2014
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C’est creux, froid, avec une visibilité réduite, stress causé par la dimension de l’épave.» Dans le rapport du coroner, un témoin décrit les circonstances du décès d’Hector Moissan, survenu le 24 juin 1981, lors d’une plongée sur le site du naufrage de l’Empress of Ireland. Il est l’un des 6 plongeurs à y avoir perdu la vie en 100 ans.

«Il s’agit d’un des sites de plongée les plus difficiles au monde, confirme Simon Pelletier. Entre plongeurs, on le surnomme l’Everest.» Fondateur de l’entreprise Diveteck à Sainte-Luce, près de Rimouski, ce passionné a plus de 380 plongées à son actif sur le site du naufrage. L’Empress, il le connaît comme le fond de sa poche et il offre son expérience pour organiser les expéditions et accompagner les visiteurs auprès de l’épave.

«Le bateau n’est pas à une très grande profondeur, explique Simon Pelletier. Ce qui le rend difficile d’accès, c’est la distance par rapport au rivage – 11 km –, et les conditions météo qui peuvent changer extrêmement vite sur le fleuve. Ensuite, sous l’eau, le courant est fort, il fait noir comme en pleine nuit, et la visibilité ne dépasse jamais 20 m; parfois moins de 1 m. Les repères sont difficiles, car le bateau est semblable sur toute sa longueur et si on y entre sans fil d’Ariane, la turbidité peut nous empêcher de voir une sortie, même si elle est à 2 m.»

À tout cela s’ajoutent les risques de l’ivresse des profondeurs. Comme l’indique son nom scientifique, narcose à l’azote, elle est causée par une concentration accrue de l’azote dans le sang.

Il faut savoir que l’air qu’on respire est un mélange de différents gaz, le plus abondant étant l’azote (N2, 78% du mélange), suivi de l’oxygène (O2, 21%). Lorsque l’air entre en contact avec la surface d’un liquide (une piscine par exemple), des molécules d’azote et d’oxygène y pénètrent et s’y dissolvent. La même chose se passe quand notre sang circule dans nos poumons: au contact de l’air, il se charge d’azote et d’oxygène. L’oxygène sera brûlé par les cellules du corps, mais l’azote, qui ne sert à rien, restera simplement dans le sang. Il y a donc toujours de l’azote dissous dans notre sang.

En profondeur, l’eau exerce une forte pression sur le corps du plongeur; l’air qu’il respire doit donc être lui aussi à une pression élevée, sinon ses muscles respiratoires ne seront pas assez forts pour compenser par eux-mêmes. Mais cet air qui entre dans les poumons change la donne. Une plus grande quantité de gaz passe dans le sang. L’oxygène excédentaire sera comme d’habitude simplement consommé par l’organisme, mais l’azote s’accumulera dans le sang et les tissus pendant toute la durée de la plongée.

Or, au-delà d’un certain seuil, qui varie d’une personne à l’autre, cette surcharge en azote affecte le cerveau. «C’est assez semblable à la prise d’alcool, explique Simon Pelletier. On se sent un peu soûl, relax, on ne pense plus à vérifier sa profondeur ou l’air qu’il reste. On se met à se promener; on peut se perdre. On peut prendre de mauvaises décisions, qu’on n’aurait jamais prises “à jeun”.» On ignore encore exactement le mécanisme de l’ivresse des profondeurs, mais cette dernière est très réelle. Elle pourrait d’ailleurs avoir été en cause dans certains cas de noyade sur le site, notamment celui d’Hector Moissan qui s’est rendu à la limite de sa réserve d’air et qui en a manqué sous l’eau.

Aussi, il ne faut pas remonter trop vite. Car, sursaturé en azote, le sang du plongeur est un peu comme un soda chargé de gaz carbonique dissous. Tant que le bouchon est sur la bouteille, tout va bien, mais dès qu’on l’enlève, des bulles se forment et la boisson pétille. Même chose quand on remonte trop vite d’une plongée profonde. La pression environnante diminue rapidement et des bulles d’azote se forment dans le sang, les musclesa ainsi que les articulations; elles provoquent de fortes douleurs. C’est le mal des caissons, nommé ainsi car on l’a d’abord constaté chez des ouvriers qui travaillaient à la base de piliers de ponts dans des caissons pressurisés.

Seule solution: remonter lentement pour laisser le temps à l’azote d’être évacué graduellement par les poumons. Dans certains cas, il faut même respecter des paliers de décompression, c’est-à-dire effectuer des pauses pendant lesquelles on s’arrête et on attend patiemment que le gaz s’évacue par la respiration. Il faut donc prévoir assez d’air dans les cylindres pour ces temps morts. Le nombre et la durée des paliers dépendent de la profondeur et de la durée de la plongée. «Dans le cas de l’Empress, précise Simon Pelletier, les paliers sont rarement requis, puisque les plongées sont courtes et qu’on atteint la partie la plus haute de l’épave vers 21 m. Ils sont nécessaires lorsqu’on se rend au fond du fleuve, à 43 m, et qu’on y reste un moment.»

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