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Science

Les facéties d'Albert Einstein

Pascale Millot - 31/03/2010
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Autant que Marilyn et que Che Guevara: on l’a vue partout, la tête d’Einstein. Sur des affiches, des t-shirts, de la vaisselle, des sacs d’école, des bavettes pour bébé, des timbres, des pièces de monnaie et des porte-clés.

On l’a vu, cette incarnation du génie scientifique, tirer la langue à la face du monde; on l’a vu sur son vélo, les cheveux ébouriffés; il a arboré des plumes sur sa tête; il est apparu en robe de chambre dans sa bibliothèque ou en bras de chemise à bord de son voilier.

C’est que, contrairement à d’autres grands esprits, Einstein n’était pas “que” génial. Il avait la tête de l’emploi, celle du savant excentrique et bienveillant. Il était “vivant et rieur”, pour reprendre les mots de l’écrivain Romain Rolland. Il ne rechignait jamais à gratifier journalistes et photographes d’une bonne blague ou d’une grimace.

Le mythe Einstein naît le 7 novembre 1919. Ce jour-là, l’astronome anglais Arthur Eddington annonce les résultats d’une expédition qu’il a menée quelques mois auparavant à l’île de Principe, une petite colonie portugaise au large des côtes de l’Afrique occidentale. Au cours de cette mission, un groupe de savants a pu observer et photographier l’effet de déviation des rayons lumineux lors d’une éclipse totale du Soleil. Ils ont ainsi confirmé la validité de la théorie de la relativité générale énoncée par Einstein en 1915. Le lendemain, le monde s’empare de la nouvelle et le physicien allemand travaillant au bureau des brevets de Berne devient une star mondiale. Le plus grand savant depuis Newton.

La découverte, d’une extraordinaire complexité, est effectivement le fruit d’un cerveau d’exception. “Einstein est une espèce de mutant, confirme le physicien Stéphane Durand, auteur de La relativité animée. Personne d’autre que lui n’aurait pu avoir l’intuition d’une équation aussi compliquée, car elle est trop loin de la réalité expérimentale.” On raconte qu’à la question “Est-il exact que seulement trois personnes comprennent la relativité générale?” Arthur Eddington aurait répondu, après un long silence: “Ah oui, quelle est la troisième?”

La complexité de la théorie a certes joué un rôle dans l’élaboration du mythe. Mais c’est son aspect universel qui a le plus contribué à la célébrité du savant, puisqu’elle concerne la nature de l’espace et du temps, deux concepts qui sont au cœur de la vie humaine. La relativité, qui met de l’avant des idées apparemment paradoxales – le temps ne s’écoule pas à la même vitesse pour tout le monde –, laisse une large part à l’imagination, voire au rêve. On n’a qu’à constater le nombre de pièces de théâtre, de nouvelles ou de romans inspirés par le génie d’Einstein. Les œuvres les plus troublantes, comme Rendez-vous avec le diable, de Dino Buzzati, ou Einstein, de Ron Elisha, font intervenir le surnaturel ou l’étrange, faisant ainsi écho au caractère insolite des découvertes du physicien.

Mais ni l’ampleur de son intelligence, ni l’universalité de ses théories ne suffisent à expliquer la fulgurante popularité d’Einstein. Il ne serait pas devenu l’une des icônes du XXe siècle si ce n’avait été du contexte historique qui prévalait alors.

En 1919, l’Europe commence à se relever de la boucherie que fut la Grande Guerre. Que des savants anglais reconnaissent qu’un Allemand d’origine juive a bouleversé les connaissances portant sur les lois de l’Univers est aussitôt interprété comme le signe d’une réconciliation entre les peuples. Un symbole que la science peut triompher des rancunes et transcender les horreurs de la guerre. Les gens, épuisés par quatre années de destructions et de sacrifices, sont avides d’idées neuves. C’est la découverte de l’inconscient par Freud, la victoire de Lénine et de sa révolution bolchevique, l’âge d’or de l’automobile sous la houlette d’Henry Ford. Charismatique et singulier, Einstein avait tout pour figurer en bonne place dans cette galerie de personnages.

Pacifiste convaincu, il utilisera sa popularité naissante pour promouvoir la paix. Il prônera aussi la création d’Israël. Les Juifs lui seront toujours reconnaissants et le solliciteront pour succéder à Chaïm Weizmann à la tête de l’État hébreu. À l’inverse, ses affinités avec les mouvements sionistes lui vaudront les foudres des groupes antisémites. “Il y avait tout un mouvement antisémite au sein des physiciens allemands. Pour eux, Einstein était l’incarnation de la physique juive: une physique qualifiée de décadente, abstraite, théorique, pas expérimentale”, explique Yves Gingras, professeur d’histoire des sciences à l’Université du Québec à Montréal. En janvier 1933, quand Hitler prend le pouvoir en Allemagne, Einstein est en voyage aux États-Unis; il ne rentrera pas dans son pays et aidera de nombreux Juifs à fuir le régime nazi.

Albert Einstein est né à Ulm en 1879, dans une famille juive peu pratiquante. Il aurait parlé assez tardivement. On l’a dit cancre, têtu, rebelle à l’institution scolaire, dyslexique et même retardé. Pourtant, il s’interrogeait sur le fonctionnement de la boussole à 4 ans, comprenait le théorème de Pythagore à 10 et lisait Kant à 13. Ses notes, publiées dans diverses biographies, ne sont visiblement pas celles d’un indolent. Mais il était foncièrement réfractaire à la discipline de fer qui sévissait au Luitpold-Gymnasium de Munich. Sous la pression de certains professeurs, il quittera le lycée avant même la fin de ses études secondaires et gagnera l’Italie en 1895. Il prendra ensuite la nationalité suisse, ce qui le dispensera de faire son service militaire et lui permettra de s’inscrire à l’École polytechnique de Zurich.

Voilà pour le mythe du mauvais élève. Mais la fausseté historique la plus répandue veut qu’il serait “le père de la bombe atomique”. En 1939, Einstein a bel et bien écrit une lettre au président Roosevelt l’avertissant que les Allemands étaient à la veille de mettre au point l’arme nucléaire. Mais il n’est pas du tout certain que ce geste ait influencé Roosevelt dans sa décision de lancer le projet Manhattan qui devait mener à l’élaboration de la bombe, projet auquel Einstein n’a d’ailleurs pas participé. Ce qui a le plus contribué à répandre cette idée fausse, ce fut, davantage que la lettre à Roosevelt, la célèbre couverture du magazine Time, datée du 1er juillet 1946, où la photo du savant apparaît avec, en toile de fond, un champignon atomique où se lit en lettres blanches E=mc2. Or, si E=mc2 permet d’expliquer la fission nucléaire, l’implication d’Einstein s’arrête là.

Pourquoi tant d’extrapolations? Peut-être parce qu’elles servent le mythe mieux que la vérité. “Le mythe se nourrit de contrastes, explique Yves Gingras. Tout est construit de façon dichotomique dans l’histoire d’Einstein: le génie qui était nul à l’école; le savant vieilli, dépassé par la jeune génération; le pacifiste qui a participé à l’élaboration de la bombe. Tout cela contribue à la dimension tragique du personnage.”

Journalistes et biographes n’ont cessé par la suite de fouiller la vie privée du savant pour en trouver les failles. Après l’avoir encensé, ils en ont fait un coureur de jupons succombant aux charmes d’une belle espionne russe, puis un mauvais mari – son divorce avec Mileva Maric, sa première femme, a été un désastre.

Ils n’ont guère été plus tendres quant à son rôle de père. On ignore ce qui est arrivé à sa première fille, sans doute née handicapée; et il aurait laissé Mileva se débrouiller seule avec Edouard, leur troisième enfant, atteint de schizophrénie. Son deuxième fils, Hans Albert, l’a décrit ainsi: “Un homme qui, par la combinaison de sa clairvoyance intellectuelle et de sa myopie émotionnelle, a laissé derrière lui une kyrielle de vies bien abîmées.”

Soixante ans après sa mort, le mythe n’a rien perdu de sa vitalité. Albert Einstein est aujourd’hui une marque déposée et protégée par l’agence Roger Richman pour le compte de l’université hébraïque de Jérusalem. Son nom et son image n’en ont pas moins servi bien des fins, certaines pédagogiques (les jouets Baby Einstein), d’autres carrément farfelues: pour 12 $, on peut se procurer un super-héros de plastique ressemblant trait pour trait au père de la relativité. La formule, E=mc2, a elle aussi été apprêtée à toutes les sauces: films, livres, calembours. Pendant un moment, les végétariens ont fait du savant leur égérie, même s’il n’a délaissé la viande que durant ses dernières années, et que ce sont probablement ses mauvaises habitudes de vie qui en seraient venu à bout.

En 1999, le magazine Time le consacrait personnalité du siècle.

Bref, Einstein n’est pas mort. Et aucun scientifique, depuis, n’a su le faire oublier. Est-ce parce que le génie se fait rare? Parce que les chercheurs sont plus frileux ou plus timides? Parce qu’aucune découverte ne sera jamais aussi fondamentale? Sûrement pas, pense Stéphane Durand: “On est aux portes de l’éclaircissement de la mécanique quantique, une révolution aussi importante que la découverte de la relativité.”

Alors peut-on espérer voir apparaître bientôt un nouvel Einstein? C’est peu probable. “Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la science est devenue une entreprise de groupe, explique Yves Gingras. Les découvertes sont aujourd’hui collectives, et il est rare qu’une théorie soit aussi clairement identifiée à un individu.”

 

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