Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Science

Morts suspectes chez les bélugas

Dominique Forget - 22/11/2012
Un nombre inquiétant de bébés bélugas s’échouent sur les rives du Saint-Laurent. Des biologistes et des médecins vétérinaires mènent l’enquête.

Bélugas
Une femelle béluga porte son veau mort sur la tête


Carl Guimond n’a pas chômé, l’été dernier. Cet habitant du Bic, qui travaille pour un fabricant de filets de pêche du Bas-Saint-Laurent, a dû répondre à un nombre anormalement élevé d’appels d’urgence. «C’est moi qu’on contacte quand on trouve un mammifère marin mort sur les rives de l’estuaire», explique-t-il. Sept jours par semaine, depuis pratiquement 15 ans, il se tient disponible pour recueillir les dépouilles. «Je ramasse la carcasse et, si elle n’est pas dans un état de décomposition trop avancé, je la transporte dans ma remorque jusqu’à Saint-Hyacinthe, aux laboratoires de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.»

Avant 2008, Carl Guimond s’occupait chaque année d’au plus trois carcasses de «veaux» – ainsi qu’on appelle les bébés bélugas. Depuis la fonte des glaces du printemps dernier, et jusqu’au 19 octobre, il en a recueilli 17, le plus souvent entre Rivière-du-Loup et Matane. «Le nombre avait augmenté ces dernières années mais, là, c’est mon record!» affirme M. Guimond.

Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), à Tadoussac, a aussi connu un été hors de l’ordinaire. «J’ai commencé à passer mes étés sur l’eau pour étudier les bélugas en 1985. Au fil des ans, j’ai vu à trois reprises une femelle nager avec son veau mort sur la tête. Peut-être en signe de deuil. C’était avant 2012. Cet été, nous avons reçu cinq signalements de femelles portant un veau mort sur leur tête!»

Quel coupable se cache derrière ces morts de nouveau-nés? Robert Michaud met les PBDE (polybromodiphényléthers) au banc des accusés. Ces composés chimiques sont ajoutés dans quantité de produits plastiques et textiles pour les rendre moins inflammables. Certains d’entre eux ont été bannis en Europe dès le début des années 1990. Le Canada n’a emboîté le pas que 10 ans plus tard.

«Les PBDE peuvent perturber le fonctionnement de la glande thyroïde des mammifères, fait valoir le biologiste. Or, l’hypothyroïdie peut nuire aux contrac­tions des muscles de l’utérus et, donc, à la mise bas.»

À Saint-Hyacinthe, c’est le docteur Stéphane Lair, professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, qui supervise les nécropsies effectuées sur les carcasses de bélugas. Des 17 veaux recueillis ces derniers mois, seulement 3 étaient dans un état suffisamment acceptable pour être disséqués dans son laboratoire. «Ces veaux semblent être morts parce qu’ils ont été séparés de leur mère trop tôt, peut-être parce qu’elle était morte ou trop faible pour s’occuper de son petit», a-t-il constaté.

Les nécropsies réalisées sur deux femelles adultes trouvées échouées cet été semblent confirmer l’hypothèse. Selon les observations du docteur Lair, toutes les deux seraient mortes en accouchant. Une première souffrait d’une infection de la cavité abdominale, suggérant une mise bas difficile. La seconde avait un utérus anormalement gros, indiquant qu’elle venait d’accoucher au moment de sa mort. L’an dernier, trois femelles échouées semblaient être mortes dans les mêmes conditions; l’année précédente, deux. «Ce sont de petits nombres, mais c’est plus qu’au cours des 25 années précédentes», souligne le vétérinaire.

Le docteur Lair reste néanmoins prudent. Selon lui, il est beaucoup trop tôt pour accuser formellement les PBDE. «C’est un travail d’enquête que nous menons et la petite taille de la population de bélugas nous empêche d’avancer rapidement. Toutefois, je crois au principe de précaution. Il ne faut pas attendre d’être certain à 100% de l’impact d’un produit chimique pour agir.»

Le vétérinaire déplore les coupes budgétaires effectuées par le gouvernement de Stephen Harper dans de nombreux programmes scientifiques, dont celui de l’Institut Maurice-Lamontagne, à Mont-Joli. L’Institut a pour mandat de suivre le niveau des polluants dans le fleuve et de documenter leurs effets chez les mammifères marins. Huit des 11 postes du labora­toire d’écotoxicologie y ont été sup­pri­més dernièrement.

Robert Michaud partage l’inquiétude de son collègue. Il est vrai, concède-t-il, que la population est stable, autour de 1 100 bêtes, selon le dernier recensement de 2008. Sauf que, normalement, elle devrait augmenter de 1% à 3% par année: «Le gouvernement fédéral s’est vanté à la fin des années 1990 d’avoir réduit considérablement, grâce à ses programmes, la concentration de certains polluants dans le fleuve, comme les BPC. Mais la charge d’autres contaminants a augmenté et personne ne fait le suivi.»

Photo : GREMM

Afficher tous les textes de cette section