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Science

Séisme: prévoir l'extrême

Jean-Pierre Rogel - 11/07/2012
Les chercheurs ont une responsabilité dans la prévision des colères de la Terre. S’ils l’avaient exercée adéquatement, le bilan de la catastrophe nucléaire de Fukushima, survenue l’an dernier au Japon, aurait pu être moins lourd.

De toutes les leçons qu’on a pu tirer du désastre de Fukushima, au Japon, la plus amère est passée inaperçue lorsque est venu le temps des bilans, en mars dernier. Un sismologue attaché à l’Institut de Physique du Globe de Paris, Armando Armijo, a révélé, preuves et photos à l’appui, que la centrale nucléaire aurait pu, dès sa conception, être protégée des effets du violent tsunami du 11 mars 2011.

Sur le site choisi en 1980, se dressait en effet une falaise calcaire que les Japonais ont décidé de creuser, pour y encastrer les bâtiments des réacteurs et la station de pompage. S’ils n’avaient pas creusé la falaise, et s’ils avaient prudemment construit leurs installations à une quinzaine de mètres au-dessus du niveau de la mer, au lieu de les coller sur le rivage, jamais ces installations n’auraient été inondées par l’énorme vague du tsunami. Rappelons-le, c’est cette vague de 12 m de haut qui a noyé la centrale et les groupes électrogènes chargés de refroidir le combustible nucléaire, ce qui a déclenché la catastrophe.

Mais pourquoi donc, dans une région de forte sismicité où les tsunamis sont fréquents, avoir détruit la falaise, protection naturelle bien plus efficace que n’importe quelle digue? La réponse est hélas assez simple et éclaire tristement ce qui apparaît a posteriori comme une des plus graves erreurs de la science moderne. Les responsables ont décrété que pomper l’eau de mer sur 40 m coûterait trop cher et diminuerait la rentabilité de la centrale. Ils ont alors décidé de placer leurs installations à l’altitude minimale requise, selon les sismologues, pour mettre les installations à l’abri en cas de séisme.

Ainsi, pour des raisons économiques, les responsables – ceux de l’entreprise, comme ceux qui délivraient des permis au nom de l’État – ont sous-estimé le risque de catastrophe naturelle. Mais peut-on imputer la faute aux sismologues qu’ils ont consultés? Armando Armijo n’est pas prêt à le faire. «Le problème, explique-t-il dans le quotidien français Le Figaro, c’est que la survenue d’un événement extrême comme celui du 11 mars a été sous-évaluée par les sismologues japonais et par un consensus scientifique international, selon lequel les séismes dans cette région du Japon ne devaient pas dépasser une magni­tude de 7,5. Les constructeurs de la centrale se sont basés sur des prévisions fausses, pensant la mettre à l’abri de tsunamis dont les scientifiques leur disaient qu’ils ne dépasseraient pas 5 m à 7 m de hauteur. Comment le leur reprocher aujourd’hui?»

À y regarder de plus près, on s’aperçoit que les experts ont refusé de prendre en compte les événements susceptibles de contredire le consensus préalablement établi. En particulier, ils savaient qu’un très violent tremblement de terre, de magnitude 9 – comme celui du 11 mars 2011 –,  avait frappé la presqu’île du Kamtchatka, à l’extrême est de la Russie, en 1952. Ce séisme, et le tsunami qui a suivi, avait causé plus de 6 000 morts. Or, même si l’épicentre se situait dans le prolongement de la même zone de subduction, on n’a jamais considéré qu’une rupture similaire puisse se produire au large du Japon. Conclusion, on a bel et bien sous-estimé gravement les risques, alors que les données scientifiques étaient disponibles. Si ce risque avait été considéré, on aurait non seulement évité la catastrophe nucléaire, mais également sauvé des vies.

Les sismologues et les vulcanologues auront toujours la terrible responsabilité d’estimer les risques liés aux brusques colères de la Terre, mais ils ne sont plus les seuls aujourd’hui. En période de réchauffement climatique, on s’attend à une plus grande fréquence des événements exceptionnels, comme les grandes tempêtes, les inondations et les sécheresses. Les experts du climat sont donc désormais eux aussi en première ligne.

En ce sens, il faut tirer une leçon de l’«erreur de prévision sismique de Fukushima». Alors que la Terre est en colère, les spécialistes du risque naturel ont tout intérêt à sortir du confort des événements que la science récente a mesurés. Dans leurs analyses, ils doivent absolument intégrer des catastrophes ayant eu lieu il y a plusieurs dizaines, voire centaines ou milliers d’années et en tirer les conclusions, en s’appuyant sur toutes les connaissances historiques et géologiques disponibles. Un appel à la rigueur, pour sauver des vies.

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