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Notes de terrain

L'Abitibi n'est pas le Témiscamingue

Serge Bouchard - 26/12/2012
Je reviens en Abitibi, encore une fois. Je porte mon attention sur le monde fabuleux de sa toponymie. Nous sommes ici dans un pays très jeune; nous sommes ici dans un pays très vieux. Ce fut pendant longtemps le fief de la Compagnie de la baie d’Hudson, là où Algonquins et Métis faisaient la traite des fourrures depuis des générations, dans une forêt boréale vierge.

En 1898, ce territoire fédéral devint québécois en même temps que le Témiscamingue, une région complètement différente. Située plus au sud, cette dernière est riche de sa forêt laurentienne mixte, riche aussi de son potentiel agricole.

Nous vivions alors une époque où le clergé canadien-français combattait les noms de lieux amérindiens, les jugeant honteux et dégradants pour une société qui désirait valoriser sa pureté franco-française au détriment de ses airs métis. Les mots Abitibi et Témiscamingue furent miraculeusement retenus. Le premier signifie «ligne de partage des eaux», le second «grand lac profond». Pour le reste, les références algonquines se firent rares.


Construction du chemin de fer Transcontinental en Abitibi


En Abitibi, les inventeurs de noms de lieux (les toponymistes de ce temps) donnèrent finalement congé aux saints. Le livre des martyrs avait été trop utilisé dans le Québec traditionnel et dans le petit Nord du curé Labelle. On sortit alors le livre des archives militaires françaises et l’Abitibi fut tapissée de noms d’officiers et de régiments de l’ancienne armée coloniale: Béarn, Landrienne, La Sarre, Malartic, Palmarolle, Senneterre, etc. De la sorte, on s’assurait qu’aucun Algonquin ne reste dans nos mémoires.

La ville d’Amos va célébrer son centième anniversaire en 2014. En fait, les premiers colons arrivèrent en 1910 par canot et, à partir de 1912, par le nouveau chemin de fer reliant La Tuque au Nouvel Ontario. La communauté obtint sa charte quelques années plus tard. Ces colons débarquaient dans un pays neuf où tout était à faire. La petite ville aurait pu s’appeler du beau nom de Harricana, pour la rivière qui la traverse, pour l’honneur algonquin aussi.

On choisit plutôt de la baptiser «Amos», d’après le nom de jeune fille de l’épouse du premier ministre de la province de Québec, Lomer Gouin. Cette dame respectable était née Alice Amos. Par ailleurs, Amos est un des 15 petits prophètes dans la tradition chrétienne. Avouons qu’on aurait pu faire mieux. Mais qu’à cela ne tienne; baptiser un lieu Noranda (comme dans Rouyn-Noranda), du nom d’une compagnie, n’était pas non plus un grand exploit.

Aujourd’hui, plus personne ne se soucie de ces choses. Cependant, un vieil adage dit que le diable se cache dans les détails. Dans la même déveine, on a pris la mauvaise habitude d’employer l’expression Abitibi-Témiscamingue, allant jusqu’à appeler les habitants de la région des Témiscabitibiens. La faute est assez grave et elle tient à la simple nature des terres respectives: le Témiscamingue est laurentien; l’Abitibi est boréale.

En réunissant les deux pays, on force les termes pour créer artificiellement une région indéfinie, une région éloignée, une région politico-administrative, une région touristique. N’importe quoi qui, dans la réalité, n’existe pas. Ce n’est plus de la toponymie, c’est du charabia. Je ne dis rien de l’irrespect envers la langue des Anichinabés pour qui le néologisme «Témiscabitibien» apparaît pour le moins surréaliste et incorrect.

Quelqu’un a dit qu’on ne possède bien une terre que lorsqu’on l’a bien nommée. Oui, nommer un pays dans le sens du monde, c’est le début de l’appartenance. À force de donner des noms sans rapport aux lieux, nous affaiblissons nos identités. En ce pays, il ne s’est trouvé personne pour s’opposer aux fonctionnaires qui, inféodés à la chose politique, ont souvent décidé de retenir le troisième prénom de la cousine du gouverneur général du Canada pour désigner une terre que l’obscure cousine n’aura jamais visitée.

Cela vous donne des Alberta, des Regina, et des lac Louise. Pareillement, quand on accepte que des technocrates imposent leur vision abstraite du terrain en réunissant artificiellement deux régions aussi différentes que l’Abitibi et le Témiscamingue, c’est se foutre de l’histoire et se moquer de la géographie.

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