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Notes de terrain

Batoche, un trou sur la carte

Serge Bouchard - 10/05/2012
Au cours de votre vie, pensez-vous aller un jour à Batoche, en pèlerinage au Lieu national historique où se tint la bataille du mois de mai 1885? Quelle bataille? Qui s’est battu et pourquoi? Combien y a-t-il eu de morts? Bien peu de Canadiens savent où se trouve Batoche, et ce qui s’y est passé.

François-Xavier Letendre portait le surnom de Batoche, comme son père. C’était un Métis né en 1841 à Saint-Boniface, petit-fils d’un coureur de bois et d’une Crie des Plaines nommée Josephte. En 1872, il quitta le Manitoba afin de rallier le Nord-Ouest sauvage dans l’espérance de créer, avec d’autres, une nouvelle colonie métisse sur la rivière Saskatchewan Sud. Quel beau nom, saskat­chewan, qui signifie «courant rapide» en algonquien cri. À 40 milles au sud de Prince Albert, Letendre dit Batoche s’établit sur les rives de la belle rivière. Il opéra d’abord un bac pour traverser la Saskatchewan, en un lieu qui en vint à s’appeler la Traverse à Batoche. Un peu plus à l’est, se trouvait la Traverse à Dumont, où Gabriel Dumont avait une maison, avec une table de billard et un piano. Batoche devint un homme riche et prospère. Le batelier fut aussi commerçant, éleveur de chevaux et de bétail, hôtelier et colonisateur. C’était un Métis argenté et capable, une impossibilité aux yeux des Blancs.

Batoche
                                                                                        © Parcs Canada/LHN Batoche

Il avait 46 ans lorsque survint la crise de mai 1885. L’année où l’armée canadienne, dépêchée par Ottawa, vint mater les arrogants Métis et les Indiens récalcitrants, près de 1 000 habitants vivaient déjà dans le village qu’il avait fondé. Gabriel Dumont, le chasseur de bisons, voulait attaquer la colonne de l’armée en rase campagne, bien avant qu’elle atteigne Batoche. Louis Riel, chef du peuple métis, ne pouvant se résoudre à passer à l’action, Dumont fut contraint de préparer la défense. Sous son commandement, les Métis creusèrent des trous et des galeries, comme des chiens de prairie. Ils visaient bien; ils allaient donner beaucoup de fil à retordre aux assaillants canadiens.

Le Lieu historique national de Batoche n’est pas l’attraction la plus courue au pays. Il se situe en dehors des sentiers battus, au nord de Saskatoon, bien loin du Stampede de Calgary, du parlement d’Ottawa ou de Marineland. Dans le cœur de la Saskatchewan, un pays a voulu naître, celui des Métis francophones, celui des Cris et des Assiniboines. Louis Riel, Gros Ours, Esprit Errant, Faiseur d’Enclos et Gabriel Dumont furent les héros des perdants. Le premier ministre canadien John A. Macdonald, le ministre Adolphe-Philippe Caron, le général britannique Frederick Dobson Middleton et la mitrailleuse Gatling furent les assaillants victorieux. Au nom du Canada, ils tuèrent dans l’œuf les idéaux d’une société métisse et amérindienne qui, avant l’arrivée des orangistes ontariens et des immigrants, occupait ce pays.

Letendre dit Batoche n’a pas participé à la bataille. Il était au lac La Grenouille ou au lac de La Corne, dans l’un ou l’autre de ses postes de traite. Craignait-il la violence? Peut-être. Cependant, il fut toujours un grand défenseur des droits des Métis et des Indiens. Mais sa chance avait tourné, monsieur Batoche. Après la bataille, il perdit tous ses biens en même temps que ses droits. La milice canadienne, composée d’orangistes ontariens et de Canadiens français du Québec, brûla sa maison, pilla son magasin, tua son bétail. Le Canada allait être celui de Regina, d’Alberta, de Victoria; il n’allait pas être celui de Batoche, du lac aux Canards ou de l’Île-à-la-Crosse.

Plusieurs furent tués comme des chiens. José Ouellet est mort, un trou dans le front. On a retrouvé son corps dans les tranchées, en position de tireur. Il avait 93 ans, aucun dossier médical ni place réservée au CHSLD. Le vieux se battait pour le droit de son peuple; il refusait la retraite. Il avait l’âge de ce peuple, justement, et voilà qu’il tombait avec lui.
J’irai un jour pleurer à Batoche, où il ne reste plus rien: quelques tranchées imaginées par Gabriel Dumont, des traces de balles sur les murs de la petite église, du vent dans le vide et les os des Lépine, des Parenteau, des Gariépy, des Tourond, des Fleury. Non, rien.


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