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Notes de terrain

Fatima de Quévillon

Par Serge Bouchard - 23/12/2013

J’avais 20 ans lorsque la petite ville de Lebel-sur-Quévillon est apparue sur la carte. L’expression «petite ville» est bien choisie. Dans le Nord, considérant l’immensité du ciel, la grandeur des forêts, la majesté des rivières et la longueur des routes, tout est petit qui est humain.

Il y a un demi-siècle, en 1960, aux alentours du lac Quévillon, un beau lac du Nord parmi les beaux lacs du Nord, situé à plus de 100 km au-delà de Senneterre, un grand bûcheron devant l’éternel, Jean-Baptiste Lebel, rêvait d’exploiter les forêts vierges de l’Abitibi. Il voyait des moulins à scie et des moulins à papier, il imaginait des coupes de bois dans cet océan d’épinettes boréales, ces arbres jusque-là qua­li­fiés d’espèces «non commerciales» par les experts. Son rêve s’est finalement réalisé, donnant naissance à une petite ville nommée en son honneur, comme en l’honneur du beau lac, Lebel-sur-Quévillon. Petit plan Nord du temps de l’Expo 67.

Il y a un mois, j’étais à Chibougamau pour donner une conférence sur l’histoire du Nord, et sur son importance aussi. Le colloque réunissait des fonctionnaires de Chapais, de Chibougamau même, de Lebel-sur-Quévillon, de Matagami et de Radisson. Dans la salle, parmi la soixantaine de personnes présentes, il y avait au moins six participants d’origine sénégalaise. Cela faisait écho à une autre conférence que je venais de donner à Regina. J’y avais rencontré de nombreux professeurs, également sénégalais, qui enseignaient le français dans les écoles de la Saskatchewan. Il est étonnant de remarquer que l’avenir de la langue française dans le monde passe par l’avenir de l’Afrique francophone, une Afrique qui résonne aujourd’hui jusque dans les écoles ténoises du Grand lac des Esclaves.

La conférencière qui me suivit au lutrin du colloque de Chibougamau ne s’appelait pas Linda, elle s’appelait Fatima. Elle ne venait pas de Laval; elle était originaire du Sénégal. Et les signes ostentatoires de son costume en disaient long sur le soleil d’Afrique. Que cela colorait les lieux par ailleurs assez déprimants du vieil hôtel du premier temps des mines en novembre! La conférence de Fatima portait sur sa relation au Nord et sur son bonheur d’y vivre. Son histoire est si simple, si bouleversante! Cette universitaire ne trouvait pas de travail à Montréal. Elle répondit à une annonce dans le journal, une offre d’emploi des services sociaux de Lebel-sur-Quévillon. Ayant réussi son entrevue «à distance», elle obtint le poste. Elle chercha immédiatement à savoir où se trouvait la petite ville sur la carte; elle s’en informa auprès de ses amis québécois – très montréalais –, mais ceux-ci n’en savaient pas grand-chose, sinon qu’il fallait être désespéré pour s’exiler au nord de l’Abitibi. Ils la mirent en garde contre le froid, l’isolement, les loups et la violence des blizzards; tout y passa pour l’effrayer.

À Lebel-sur-Quévillon, plutôt que le froid dans le dos de toutes les solitudes, Fatima se fit aussitôt aider dans la recherche d’un appartement. Pouvant compter sur un bon emploi, elle put faire venir son amoureux du Sénégal: celui-ci combla un poste de professeur à l’école primaire qui en avait grand besoin. Dans le froid, au milieu des meutes de loups, le couple fit un bel enfant. Fatima a acheté un bon véhicule avec traction aux quatre roues. Elle s’est trouvé un médecin de famille près de chez elle et un spécialiste à Amos. La conclusion de sa présentation portait sur la communauté, manière de dire qu’elle avait trouvé à Lebel-sur-Quévillon une société «tissée serrée» dans le bon sens du terme, le sens de la famille universelle, chose bien absente des grandes villes du monde.

Il faut imaginer Fatima heureuse. Mais, dans les chiffres et les études, elle n’existe pas. On nous dira que 90% des immigrants s’installent sur l’île de Montréal et les autres 10%, à Laval. Les études diront aussi que Lebel-sur-Quévillon est une ville mono-industrielle qui se bat constamment pour son avenir, que c’est «ben loin», qu’il fait «ben frette» et qu’on ne peut s’y rendre en hiver qu’en traîneau à chiens. Même Google n’arrive pas à la localiser exactement. La voix de la madame du GPS en perd son latin, pour ne pas dire son sénégalais.

Photo: Francis Vachon

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