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Notes de terrain

La machine à pinottes

22/09/2016
Je me souviens d’un ours noir, vedette d’un zoo aujourd’hui disparu. Il s’appelait Brutus. Cet ours est mort depuis longtemps, mais il a quand même vécu une longue vie au sein du petit parc d’attractions.

Les visiteurs ne pouvaient pas le manquer, sa cage se trouvait à l’entrée principale. C’était dans les années cinquante, à une époque où personne ne se posait de questions sur le bonheur, voire sur la santé des animaux sauvages enfermés.  Il y avait à proximité de sa cage une machine à pinottes. Pour dix sous, on pouvait en obtenir une poignée. Bien assis derrière ses barreaux, Brutus observait le va-et-vient continuel des visiteurs autour de la machine distributrice. Lorsque quelqu’un remplissait son plat, il jouait de la patte et faisait tourner une plaque afin de faire entrer dans sa cage l’écuelle bien remplie. Devant son assiette pleine, l’ours donnait un spectacle de force, toujours le même. Pendant quelques secondes, il se levait sur ses pattes arrière, montrait ses muscles et grognait, au grand plaisir des familles. Brutus était assez intelligent pour savoir que cette pitrerie allait lui assurer une autre portion de pinottes.

Cette mise en scène était devenue la raison de vivre de l’ours. Contre son gré assurément, on lui avait enlevé sa liberté en échange de cette cage et de ce manège. Quand tu as mangé une pinotte, tu en voudras une autre et puis une autre, sans jamais pouvoir t’arrêter. La pinotte comble le vide de nos déracinements et nostalgies. L’ours pouvait toujours rêver, à travers les gestes répétitifs qui lui faisaient tourner sa gamelle. Mais à quoi rêve un ours en cage? Nous pourrions imaginer qu’il rêve de liberté. En réalité, il rêve peut-être d’une plus grosse machine à pinottes. Cela devrait nous rappeler quelque chose: l’homme descend de l’ourse*. Nous lui ressemblons immensément. Nous construisons nous-mêmes les cages dorées dans lesquelles nous nous gavons de confort, obsédés de bouffe, repliés sur nos divertissements, épuisés de repos.

J’ai passé ces derniers jours sur les rives d’un beau lac. Les gens y font de la motomarine, du kayak, du pédalo, du catamaran, ils prennent l’apéro dans leur salon flottant ou encore, ils filent à pleine vitesse sur de puissants bateaux à moteur. Les villégiateurs nagent, plongent, font du ski nautique et de la «tripe» – comme dans «triper» –, il y a des quais devant chaque chalet. Ces chalets n’ont de chalet que le nom, ce sont des maisons confortables, avec véranda et terrasse, arbres de pépinière, pelouse et fleurs cultivées, télévision satellite, spa, fontaine, brasero extérieur, foyer intérieur, barbecue et cinq modèles de chaises longues. L’autre jour, un hélicoptère est venu au lac. Ce grand dérangement, je dirais cette curiosité, n’était pas causé par un appareil des services aériens médicaux, ni par la garde nationale ou la police, il ne s’agissait pas d’une opération de recherche ou de sauvetage. C’était un particulier qui venait visiter la parenté. Aujourd’hui, nous voulons nos petits aérodromes privés, nos héliports, nos piscines, nos bains-tourbillon, nous voulons un lac parsemé de bouées comme des ballons roses, un lac où il n’est pas un mètre de berge qui ne soit réclamé par les empereurs des plaisirs de vacances. Sur ce lac, sommes-nous surpris, les pédalos s’appellent Party!

Ce qui me fait penser à l’ours et à l’esprit de l’ours. Bien sûr, voilà le visage de la liberté sauvage. Ce qu’il est beau l’ours noir qui hante les vastes forêts vierges! Mais il suffit d’un sac de pinottes pour le faire basculer dans le vide du premier dépotoir venu. C’est le syndrome du goéland qui est fait pour planer au-dessus de l’océan, mais qui finit par végéter sur l’asphalte d’un stationnement de centre commercial, à un coup d’aile d’un McDonald’s! Les anciens chasseurs algonquiens disaient que l’ours était la copie de l’homme, ou vice et versa. Il aime tellement son plaisir, l’ours, il se gratte le dos en se frottant aux branches mortes d’une épinette rabougrie, mais son hédonisme va plus loin: pour une pastille de sucre il braderait sa liberté. Le lac sauvage n’est plus qu’un lointain souvenir: au fil de nos vacances, il est simplement devenu un parc aquatique. Et la nuit, quand le huard retrouve sa tranquillité, il chante. Sa complainte va comme ceci: ce lac est à moi, ce lac est à moi… donnez une chance à la liberté. En l’occurrence, la liberté n’a aucune chance. La machine à pinottes est une machine infernale que personne ne peut arrêter.
Brutus, dans sa cage, annonçait le monde à venir: l’humain se meurt des plaisirs qu’il se donne. Jamais l’expression «travailler pour des pinottes» n’a été aussi vraie. Des pinottes, je vous dis… des grosses pinottes.

* L’expression fait référence à l’essai L’homme descend de l’ourse, publié par notre chroniqueur aux Éditions du Boréal, en 2001.
 

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