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Notes de terrain

La montagne du Diable

Serge Bouchard - 10/07/2012
Je suis allé à Ferme-Neuve, un petit écart, une sortie de route au nord de Mont-Laurier. Dans l’ancien temps, ce pays laurentien des Oueskarinis, Algonquins de la Petite-Nation – gens du Chevreuil, comme ils disaient – jouxtait le pays des Gens-des-terres, les Algonquins Tête-de-boule de la Haute-Mauricie.

Il y avait là une forêt précieuse comme une tonne d’or, des lacs purs et profonds, des crans de gneiss archaïque, des plages de sable fin, des rivières blanches, des rivières brunes, des animaux sauvages, des collines rondes, des coulées vertes. À partir de l’Outaouais, trois vallées remontaient vers le nord: celle de la Rouge, celle de la Lièvre et celle de la Gatineau. Ces vallées abondaient en pins blancs qui étaient beaux comme les colonnes sacrées d’une cathédrale païenne. Les secrets murmurés des chamanes du lac Chaud nous révèlent qu’aux sources de la Rouge, une montagne tremblait du mouvement des esprits. Il en reste le beau nom de la montagne Tremblante. Aux confins de la Lièvre s’élevait le massif de la montagne du Diable, repaire de Ouindigo, le géant qui chassait les âmes humaines pour se nourrir de leurs péchés. Qui voulait s’y rendre devait passer par le rapide de l’Orignal, sur la Lièvre, ou encore par Grand-Remous et la petite rivière Baskatong, qui signifie «glace pliée».

En 1824, les autorités britanniques coloniales cédaient ce trésor forestier à quelques amis, les «Barons du bois». Sur la Lièvre, c’est James Maclaren qui obtint le droit de sortir les pins plusieurs fois centenaires en les coupant à l’aveugle, saccageant le pays, gaspillant les arbres en grand nombre. En une trentaine d’années, les géants avaient disparu; le paysage avait changé à jamais; la cathédrale était en ruine.

Montagne du Diable
Loin en amont du rapide de l’Orignal, à la tête de la Lièvre, la Maclaren Company s’affairait à couper les derniers pins et ses bûcherons s’y trouvaient fort isolés. Vers 1860, pour diminuer le coût du ravitaillement de ses camps, la compagnie construisit une ferme sur place. La ferme de la Montagne allait donner le nom de Ferme-Neuve à la nouvelle communauté de colons – aussi bûcherons et draveurs – qui prit racine en cette belle vallée.

Après le sac des pins blancs, les colons voulurent exploiter des moulins à scie, complément habituel des travaux de la ferme en ce pays de bois debout. Mais le sort des petites gens n’a jamais préoccupé les autorités. Au lieu des moulins et des fermes forestières, le pays devint le domaine exclusif de la Canadian International Paper qui, sous la bénédiction du gouvernement, contra les rêves des colons et entreprit la coupe féroce des résineux pour la pulpe. Ce fut le temps de la «pitoune». Nos politiciens avaient tout donné à la CIP, y compris le droit de construire un barrage pour produire de l’électricité. Oui, l’appétit des grandes compagnies était sans limites! On voulait que les bûcherons bûchent, non pas qu’ils s’enrichissent en vendant eux-mêmes du bois. La petite rivière Baskatong devint le réservoir que l’on connaît. Ennoiement catastrophique, désastre oublié. Rapide-de-l’Orignal devint Mont-Laurier; la montagne du Diable fut renommée le mont Sir-Wilfrid, et ainsi de suite, ce qui vous déflore un grand pays et vous décourage une toponymie. Que venait faire Laurier, ce fossoyeur de rêves, dans ce pays des grands Esprits?

J’étais déjà allé à Ferme-Neuve, en 1966, alors que je poussais ma coccinelle dans les chemins de bois les plus reculés. Je n’avais pas alors rencontré d’Algonquins sur ma route. Je me butai plutôt aux gens de la Compagnie. Les employés de la CIP m’avaient littéralement chassé du territoire. Panneaux à l’appui, on me fit comprendre que je circulais dans un domaine privé. Comme dans «habitant privé de son bois».
En 1900, Ferme-Neuve faisait partie d’un grand Plan Nord, un projet qui devait assurer la richesse des Canadiens français. Que sont ces vieux rêves devenus? Il est fort possible que le nom même de Ferme-Neuve ne vous dise rien. Mais voilà, ce pays que nous voulons tellement bâtir, saurons-nous un jour simplement le dire?


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