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Notes de terrain

Le Bout-de-l'Île

Par Serge Bouchard - 21/05/2014
C’est le fleuve du Canada, celui qui passe par Hochelaga, qui remonte jusqu’à Niagara, et plus plus loin encore, jusqu’à la baie du Tonnerre de Kaministiquia. Les Grands Lacs alimentent en puissance ce courant remarquable. Une eau, dont certaines gouttes ont séjourné plus de 800 ans dans le lac Supérieur, coule maintenant en grande cérémonie vers l’Atlantique.

À l’extrémité est de l’île de Montréal, on sent pleinement la force tranquille de ce fleuve géant. Autrefois, là où se rejoignent les rivières des Mille Îles, des Prairies et L’Assomption, le voyageur n’en revenait pas de la beauté des rives et des îles, de la majesté des chênes, des pins et des trembles gigantesques, surtout. Il y avait des prairies bienveillantes, des ormes isolés, sentinelles centenaires poussant au beau milieu des clairières naturelles. Tout pour émerveiller l’œil du promeneur algonquin ou normand.

Ce fut d’abord un beau jardin, la terre maraîchère des urbains. Ce furent des champs remarquables labourés d’une rive à l’autre, terres très riches en foin, sillonnées de ruisseaux bordés de quenouilles que les carouges agrippaient pour mieux se reposer entre les buissons et les clôtures. Des merles d’Amérique recherchaient l’herbe mouillée sur les terrains entretenus des belles maisons longeant le Chemin du roy.

Les galeries arrière de ces demeures donnaient sur le fleuve impérial, le pays était immensément fertile pour avoir été si souvent inondé. Vieille paroisse de Saint-Enfant-Jésus, dont la naissance avoisine la fondation de Montréal par mademoiselle Mance, voici Pointe-aux-Trembles. De la belle campagne, comme on imagine la campagne la plus belle, dans les livres et dans les peintures. Vieux village de Pointe-aux-Trembles, vieux village du bord de l’eau. Le fleuve des longs brochets et des gros maskinongés traverse la vallée en roulant ses remous, nous sommes au royaume des esturgeons centenaires, des anguilles fabuleuses, des saumons anciens, de la truite grise des eaux blanches. Dans le boisé de la Réparation se trouve un chêne qui a peut-être vu Champlain et le Borgne de l’île, si ce ne sont Pieskaret et le Bâtard Flamand. Vous le trouverez à la gauche de l’entrée qui mène à la chapelle. C’est l’arbre le plus vieux de l’île, à ce qu’on prétend. Et je ne dis rien du moulin.

Vers 1900, ce village était si beau qu’on a pensé en faire un grand jardin municipal. Il fallait protéger le Bout-de-l’Île. Mais cela tourna mal et devint une sale histoire. Au cours du siècle dernier, l’est de Montréal est brutalement devenu un des endroits les plus pollués en Amérique du Nord. Le fleuve a charrié des tonnes de pétrole perdu; les sols ont été contaminés jusqu’au purgatoire; les carouges en ont perdu leurs épaulettes. Ce fut longtemps le dépotoir du monde. Le quartier fut raffiné jusqu’à n’en plus respirer, au nom de la «gazoline» et de l’huile à chauffage. Le grand boulevard des commerces du milieu de nulle part a défiguré ce paradis des bords de l’eau, sans égard pour son patrimoine. L’autoroute 40 nous fait maintenant voir les installations de Petro-Canada, hymne à la rouille, aux tuyaux, à la torche éternelle, dernier flambeau des raffineries qui sentent les œufs pourris de la prospérité.

Et la terre de ma jeunesse, la Pointe-aux-Trembles, continue pourtant d’être si belle.

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