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Notes de terrain

Le bâton de vieillesse est un bâton mérité

Par Serge Bouchard - 23/10/2014


Il n’y a pas de honte à chanceler. Les petits enfants et les très vieux se ressemblent: ils agrippent des chaises et des marchettes. Ils sont hésitants sur pattes et cette maladresse apparaît normale à celui qui fait son entrée dans la vie, comme à celui qui trottine dans le couloir de sortie. L’enfant apprend à marcher; le vieux apprend à s’asseoir. Dans les deux cas, cela peut entraîner quelques larmes. Aux deux extrémités du temps de vivre, le besoin de consolation est immense.

Le corps est un compagnon que nous devons apprivoiser; cela prend des années à l’habiter correctement. Il nous sert bien pendant un certain temps, nous lui faisons confiance. Il est fort et fidèle; il avance à grand train; il sait tomber; il sait comment se relever. Il s’étire; il se blesse; il se répare. C’est une machine merveilleuse qui peut accomplir des exploits et battre des records. Mais ce faisant, il consomme du carburant; il s’use; il épuise des réserves qu’il ne peut renouveler. Dans l’histoire universelle de l’individu humain, nul n’a jamais gardé la forme indéfiniment. Le mot «vivant» est synonyme de «vieillissant».

Seuls les vendeurs d’éternité vous diront le contraire. Et les vendeurs de faux visages, de crèmes de jouvence, de recettes antioxydantes font aujourd’hui des affaires d’or. Personne ne veut reconnaître que l’augmentation de l’espérance de vie n’est rien d’autre que l’augmentation du temps passé à vieillir. Le corps est sain, il récupère, il fonctionne pleinement jusqu’au jour où vous sentez quelques failles dans le système. Vos forces ne sont plus les mêmes, autant dire qu’elles vous abandonnent graduellement. Chanceux, celui qui «descend égal»; celui qui ne sera pas foudroyé par un cancer en pleine course. La vie est bel et bien un sport extrême et dangereux.
Les métaphores sont multiples qui tentent d’atténuer la dure réalité de ce phénomène. Y a-t-il vraiment un âge d’or? Non, pas vraiment.

Le tout-petit apprend à être jeune; il dépense une énergie considérable pour devenir
grand, pour faire comme les grands. D’ailleurs, il vieillit à la vitesse grand V, chacun peut l’observer dans ses étapes successives de croissance; voyez comme il a changé en une seule année! Ce n’est pas long qu’il va à l’école, qu’il prend l’autobus, le voilà de plus en plus autonome sur les routes de sa propre vie. On peut parler d’un vieillissement rapide. Nous utilisons plus volontiers l’expression «mon Dieu qu’il a vieilli!» en parlant d’un jeune de 18 ans que nous avons connu à 8 ans, qu’en parlant d’une «matante» de 75 ans que nous n’avions pas vue depuis une décennie.

Pour ce qui est de vieillir, il n’y a pas d’âge. Une athlète de 40 ans est vieille à l’échelle de son sport; elle ne peut plus skier comme avant, elle a perdu la fraction de seconde. Il lui faut alors se retirer de la compétition. Le vieux joueur de hockey, qui fut un champion, patine «sur la bottine» lors des cérémonies de commémoration nostalgiques. Dura lex, sed lex. L’humain sait depuis toujours que la vieillesse est un naufrage, une série de deuils, une suite de renonciations; il sait que la sagesse et la philosophie de la résolution sont les seuls recours en ces circonstances. La vieille apprend encore; elle apprend à être vieille. Le vieux interroge la vie jusqu’à son dernier souffle. Et la strophe de Nelligan résonne de toute la puissance poétique de ces quelques mots: «Qu’est-ce que le spasme de vivre?»

Nous vieillissons jusqu’à la dernière seconde de notre dernière heure. Seule la mort nous libère du poids de ce corps qui, avec le temps, s’est métamorphosé au point de devenir insupportable. Une chaise berçante, cela se mérite, tout comme le bâton de vieillesse; un jour vient où il faut désapprendre à cavaler comme un jeunot, tout comme nous avions appris à rouler tempête. C’est la décélération fondamentale, le ralentissement de l’être. Le jeune est un vieux en devenir et le vieux est un jeune parvenu.

Celui qui a écrit que la vie est une maladie mortelle ne pouvait mieux illustrer la condition du vivant. Cette maladie commence à la naissance et elle s’étale sur le temps d’une vie. L’âge avancé est un âge où l’on se prépare, un âge où l’on répète sa
sortie, l’âge où, dans sa tête, on se réconcilie avec soi-même. Du moins, il faut l’espérer.

Oui, je revois ma tante Ida, perdue dans ses pensées, bien assise dans sa chaise berçante, j’entends encore le bruit de son bercement régulier, comme si elle prenait son élan. Jusqu’au jour où la berçante s’est immobilisée, la vieille étant partie à force
de s’élancer.

Naître vient avec un grave inconvénient: la temporalité. Le lendemain de sa naissance, le poupon est déjà vieux d’un jour. Cette journée-là, la première de toutes les autres journées d’une vie, ne pourra plus jamais être rattrapée. Elle s’inscrit déjà à
l’actif du temps passé. Le nouveau-né est moins nouveau une heure après sa naissance. Les gènes, les cellules, le programme, tout est en place et bien à l’œuvre. J’aime le mot «destin»; il n’est pas très scientifique, mais ce qu’il a à dire, il le dit bien. L’espoir d’échapper à sa propre dégénérescence est un rêve contre nature.

La sagesse consiste donc à danser avec l’absurde courbe du temps, dirait-on, tout en espérant éviter le scandale de la grande souffrance le plus longtemps possible. Plus la vie se prolonge, plus nous sommes à risque d’en perdre des morceaux.

Dans mon cas, entre autres pertes et déchéances, ce sont les jambes qui me laissent tomber, résultat catastrophique d’un coincement neurologique sur venu dans la moelle épinière. Je me suis donc mis à aimer ma canne, lui trouvant des vertus qui dépassent sa stricte utilité. Elle est élégante; c’est un objet qui me rassure. J’en caresse le pommeau lorsque je suis en attente. Je peux m’en servir pour donner des ordres, des directions; et nous savons tous que la canne est l’arme du vieux qui veut se faire entendre.

L’été dernier, la canne n’a pas suffi, j’ai dû m’asseoir. J’étais en vacances à New York avec ma petite famille. Nous savions que nous allions devoir nous déplacer d’un bout à l’autre de Manhattan. Nous avons fait les choses habituelles et ordinaires des gens qui se préparent au tourisme urbain, c’est-à-dire louer une chambre d’hôtel, réserver des billets de spectacle et ainsi de suite. Mais ma blonde avait discrètement pris une précaution extraordinaire. Au cas où je serais incapable d’arpenter les grandes avenues, elle avait réservé un fauteuil roulant qui fut livré à l’hôtel le jour de notre arrivée. Incapable, je le fus.

Je passe sur l’état d’âme, la détresse psychologique, la désastreuse impression de
frapper le fond , le mur, la fin. Les vieux adages conviennent fort bien aux vieux: contre mauvaise fortune, bon cœur.

J’ai vu Manhattan différemment, à hauteur de fauteuil roulant, poussé par ma blonde et ma fille, qui se sont fait des bras et des mollets. Il y eut des essoufflements, des grognements et quelques rires sincères.

Il faut danser avec la vie, même quand le plancher de danse se défile sous vos pieds. Jadis, sur une autre planète, les vieux et les vieilles s’éternisaient dans des chaises berçantes et regardaient danser la belle jeunesse. Les vieux et les vieilles, souvent édentés, fumaient la pipe, et de cette pipe ancienne je rêve, car ils en fumaient du bon.

Photo : Julie Durocher

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