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Notes de terrain

Le cours puissant du Saint-Gontran

Serge Bouchard - 20/07/2017
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Il aurait pu s’appeler le fleuve aux Anguilles, car il en gigotait des tonnes, jadis, dans ses grandes eaux, ou encore le fleuve aux Oies blanches, en l’honneur de cette extraordinaire migration qui fait s’arrêter les oies par centaines de milliers, deux fois par année, un peu partout le long de son cours, nombreuses comme des flocons de neige, belles et légères, symboles bruyants du passage du temps et du retour des saisons.

Il aurait pu se dire la rivière Canada ou le grand fleuve Hochelaga, comme il fut nommé à certaines époques, ou conserver son beau nom algonquin, Magtogoek, c’est-à-dire «le chemin qui marche» ; mais non, il a fallu qu’il s’appelle Saint-Laurent parce que Jacques Cartier l’a reconnu le jour de la fête de Saint-Laurent au calendrier des martyrs de l’Occident chrétien. Si Cartier était passé le jour de la fête de Saint-Gontran, il n’y aurait jamais eu de Laurentides : le curé Labelle aurait colonisé les Gontranides et le frère Marie-Victorin aurait écrit la flore gontranienne. Voyez ce que peut faire un mot, un seul mot. Il y aurait du Saint-Gontran partout, des bélugas du Saint-Gontran aux couchers de soleil du Bas-Saint-Gontran, et jusqu’au fameux boulevard Saint-Gontran qui divise la ville de Montréal en deux.

Dans sa configuration actuelle, les géologues affirment que ce fleuve est jeune, il n’aurait que 10 000 ans. Durant les deux derniers millions d’années, tout le pays se cachait, écrasé et gelé, sous des calottes de glace de très grandes épaisseurs. Ce furent les quatre âges glaciaires dont chacune des fontes a raboté, délavé, érodé et sculpté la surface du bouclier canadien. Le fleuve est jeune, mais il coule sur de la bien vieille pierre, de la pierre cambrienne datant d’un milliard d’années. Il aurait pu s’appeler le fleuve du Grand Castor qui, prisonnier des glaces dans les lacs gigantesques de l’amont, s’ouvrit un chemin vers la mer en creusant une faille, à coup d’incisives, entre les Appalaches et le Bouclier. Ne me dites pas que cette faille s’appelle Logan, j’en perdrais mes élans poétiques.

Le fleuve est jeune, c’est un berceau et un creuset, une vallée de la naissance et de la renaissance. Les gars de la rive nord voulaient séduire les filles de la rive sud, ils ont traversé pour aller accrocher leurs lanternes aux balcons de leurs belles, et les bébés ont suivi, des familles nombreuses, très nombreuses, des enfants partout, des petits gars qui ont retraversé sur l’autre rive… Le fleuve est une maternelle, une promesse, une aube remplie de tous les espoirs. C’est une pouponnière pour les bélugas, la grande frayère d’entre les frayères. Il est assez grand pour recevoir de grandes baleines. Des légions de saumons y entrent, ce qui reste d’anguilles en sortent pour leur long voyage vers la mer des Sargasses, des loups marins se prélassent sur ses berges. Des courants, des marées, tout ce fleuve est un incessant va-et-vient, un éternel bouillonnement de démesure et de turbulente beauté – il a d’ailleurs protégé Québec de la marine anglaise qui n’arrivait pas à comprendre ses mouvements et ses subtilités, ses traîtrises et ses complexités. Le fleuve n’a jamais aimé les Anglais, il a brisé ses flottes, déprimé ses généraux, retardé ses projets d’empire.

Louis Jolliet avait fait du fleuve son commerce et son obsession. Hydrographe du roi, il passa sa vie à le cartographier, à l’interroger, à le comprendre. Lui qui avait remonté le Ouisconsin – mot potaouatomi signifiant « rivière rouge » ; lui qui avait reconnu la source du Mississipi à la hauteur de la Prairie du Chien ; lui qui avait descendu la Grande Rivière jusqu’au pays des Alabamas ; lui qui avait failli périr dans les rapides de Lachine lors de son voyage de retour, on peut dire qu’il s’y connaissait en grandes eaux. Fréquentant les Innus, il devait d’ailleurs connaître la légende du Grand Castor. Et sans doute aurait-il préféré, comme moi, que le fleuve porte un nom américain, algonquien, iroquoien ou même emprunté au vieux français des explorateurs, ces gens de peu de lettres, peut-être, mais pourtant si admirablement versés dans l’art de nommer.

Ce n’est pas une question de goût, c’est une question d’amour et de poésie. Tant de gens ont aimé avec passion ce fleuve, tant d’histoires humaines y sont associées, tant de sédiments de notre mémoire s’y sont déposés, je ne peux pas croire qu’il s’agisse bêtement du fleuve Saint-Gontran, ou Saint-Laurent, ce qui revient au même. Il aurait pu s’appeler le fleuve des Glaces de Janvier, de la Lune d’Automne, du Grand Maskinongé. Le fleuve des verchères, des voiliers et des voiles, le fleuve des goélettes et des canots, des bateaux et des cargos, le fleuve des caboteurs, des naufrages, des pilleurs d’épaves, le fleuve des fascines, des filets et des pêcheurs, des chasseurs de sauvagines, le fleuve du vent et des fantômes, la belle Échancrure, le grand Chemin d’eau qui donne accès à trois mille kilomètres d’Amérique, Saint-Gontran, priez pour nous !

Image: Flickr, Eric Chabot
 

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