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Notes de terrain

Le dentiste du lion

Par Serge Bouchard - 22/09/2015


Photo: Andrew Loveridge/ Wildlife conservation unit


L’idée de pureté est une idée curieuse. Elle suppose une discrimination entre le pur et l’impur, entre le net et le moins net. Lorsque nous pensons protéger une nature vierge, nous la supposons intouchée, inaltérée, pure comme de l’eau de roche.  En principe,
il ne faudrait pas y poser le pied puisque nous avons le pied aussi sale que la main. Dès lors, cette nature vierge demeurerait inaccessible à jamais, puisque le seul fait d’y pénétrer pour mieux la contempler constitue un viol, une prise de virginité.

Les Américains ont un mot pour désigner les espaces sauvages : wilderness. Ils ont aussi la manière. Au XIXe siècle, ils ont développé leurs parcs nationaux en considérant qu’il fallait protéger ces territoires chastes de l’industrialisation et de la patte de l’homme. En réalité, il s’agissait de mettre de côté des réserves de paradis luxuriants pour le bénéfice des élites et des privilégiés, bien sûr au détriment des classes populaires et des couches inférieures de l’humanité. La nature pure exclut les humains cachés dans ses broussailles; seuls les anges fréquentent le paradis.

La wilderness américaine a même son icône : Theodore Roosevelt. Le président était un chasseur compulsif, tout comme ce dentiste qui a tué récemment au Zimbabwe un lion intouchable. Pouvoir se payer la tête d’un lion, cela indique bien le statut de l’ultra-prédateur. Teddy Roosevelt aimait les armes, la virilité, la race blanche. Ces qualités réunies, il ne lui restait plus qu’à créer des terrains de jeux pour les puissants de ce monde, des lieux sacrés où le prédateur suprême pourrait chasser en paix l’ours et le gros gibier, pêcher la truite à la mouche et le noble saumon, sans être importuné par le menu fretin de la société.

Nous avons été au Québec à l’avant-scène de cette comédie. La nature sauvage, dont le pays regorgeait, n’appartenait nullement aux petits Canadiens français, et surtout pas, ironiquement, aux Sauvages. La nature appartenait à celui qui avait des loisirs et assez de goût, de raffinement, pour en jouir pleinement. Servir l’Américain, guider ces messieurs, fut notre destin. Nous avions tous le statut de «boy», comme dans les colonies. Autrement, si nous affichions quelque indépendance, si nous tuions l’orignal ou le saumon pour le manger, on faisait de nous des braconniers, des moins que rien, de petits pygmées qu’il fallait chasser des bonnes terres. Bas les pattes ! Laissés à nous-mêmes, nous étions capables de détruire les ressources. Nous avions de la pureté à la pelle, mais nous étions trop impurs pour en profiter.

Monsieur Menier, le riche chocolatier qui devint propriétaire d’Anticosti en 1895, investit une fortune pour développer son île : il en fit une réserve de chasse pour l’élite mondiale désirant se divertir à la manière des rois. Et pour faire les choses proprement, il n’eut de cesse d’en éloigner les Innus et les Cayens, ces parasites de la nature. Le comte de Gobineau, auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, était un grand ami de Menier et un grand amateur de safari. Où l’on voit que tout se tient. Le cercle des bien-pensants s’entendait sur les privilèges des humains supérieurs en face d’une nature qui leur revenait de droit. Terre sauvage, carré de sable des puissants messieurs de ce monde, chasse gardée des seigneurs aryens, nature réservée à l’usage des tenants de l’infériorité des races impures. Expulsons le Massaï du Serengeti, l’Indien de Yosemite, l’Algonquin du parc de La Vérendrye, le Montagnais de sa rivière, expulsons ces peuples de Métis, ces braconniers qui chassent pour manger; ne trouvez-vous pas que l’humain original fait tache dans les décors vierges du paradis terrestre ?

Au tournant du XXe siècle, des journalistes américains des magazines de type outdoor cherchaient encore des autochtones «n’ayant jamais vu d’hommes blancs», quelque part au nord du lac Ashuanipi, dans la région de Petisikapau. Car la présence de Sauvages, naturellement, était gage de sauvagerie... Il suffit pourtant d’évoquer les explorations du géologue Henry Youle Hind au Labrador vers 1860, les réflexions du chroniqueur Arthur Buies sur le territoire québécois tout au long des années 1870 ou le fameux essai sur la Côte-Nord du naturaliste Napoléon-Alexandre Comeau, publié en 1909, pour se rendre compte que la nature sauvage, déjà, n’existait plus. Les sportsmen anglais et américains s’étaient donné des privilèges exclusifs de pêche au saumon sur les rivières québécoises depuis au moins 1850. La chasse sportive, la pêche à la mouche, le droit de tirer sur tout ce qui bougeait, du martin-pêcheur jusqu’au huard et à l’ourson – sans oublier le droit de chasser le Sauvage –, tout cela avait sonné le glas de la fameuse wilderness.
Le lion doit être tué par un riche dentiste du Minnesota. Cela est dans l’ordre de la nature. Seul le dentiste aux dents plus blanches que blanches a le droit d’entrer nuitamment dans la réserve faunique africaine. Autrement, ce serait le chaos. L’Américain sacrilège a tué le lion à crinière noire, un lion protégé et interdit, le symbole même de la savane pure. L’argent s’est toujours arrogé la part du lion.

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