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Notes de terrain

Le diable est dans la cabane

Par Serge Bouchard - 18/12/2015


Permettez-moi de revenir à Montréal. En particulier au nord de ce qui est devenu la rue Sherbrooke Ouest, entre Atwater et la rue du Fort, où il y avait jadis un village amérindien.

Plus de 25 familles occupaient l’endroit en permanence, certaines avaient même construit de petites maisons. Vers 1684, les Sulpiciens firent ériger sur les lieux un fort avec de belles tours aux quatre coins, refuge éventuel en cas d’attaques iroquoises. On parlera alors de la Mission de la Montagne, aussi appelée Fort des Messieurs de Saint-Sulpice. Disons que ces Messieurs avaient de grandes urgences évangéliques. Il faut savoir que l’île de Montréal en son entièreté était devenue sulpicienne en 1663, elle appartenait au siège de la communauté à Paris. Remarquez que, de la même manière, l’île Jésus appartenait en propre à Monseigneur Laval. Nous baignons ici dans le religieux, le bien foncier, le vœu de pauvreté.

Selon les saintes statistiques de l’époque, on trouvait près de 250 âmes dans ce village de fortune – des Algonquins kitchesipi­rinis de l’Outaouais, des Iroquois agniers christianisés, des Hurons-Ouendats réfugiés et peut-être des gens d’autres nations –, tandis que Montréal naissante, à environ un kilomètre au sud, comptait un peu plus de 1 000 habitants. Les Indiens fréquentaient l’Hôtel-Dieu, ils venaient souvent «en ville», traversant des hectares de forêts virginales, pour faire commerce. En retour, les Montréalais se rendaient au village de la Montagne pour la foi du bon Dieu et pour la cause du Diable. Les coureurs des bois y cherchaient l’aventure auprès des femmes d’adon, les malfaisants y vendaient de l’eau-de-vie, les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame tentaient d’éduquer les jeunes filles pour les éloigner du mal et des coureurs des bois, les autorités religieuses suppliaient le gouverneur d’interdire le trafic d’alcool, bref il s’en brassait, des affaires, sous les chênes et les pins.

Les temps étaient difficiles; les maladies, les guérillas, les installations françaises, le désespoir des réfugiés, l’immense pouvoir des missionnaires, l’alcool, tout participait à l’effondrement des mondes autochtones. Comme il arrive souvent lorsque l’anxiété collective atteint des niveaux insupportables, des shamans apparurent qui témoignaient de leurs visions. Elles étaient apocalyp­tiques, ces visions, et les Indiens du village en furent terrorisés. Virent-ils apparaître la femme cannibale des mythes iroquoiens ou surgir le Ouindigo, lui aussi cannibale, des Algonquiens? Quoi qu’il en soit, on se mit à danser jusqu’à la transe, à jeûner et à se recueillir, à chanter, à multiplier les sueries et à fumer pour contrer ce mal universel qui allait détruire les enfants, les ancêtres, la forêt, les animaux; un mal qui allait contaminer l’eau, empoisonner l’air, obscurcir le soleil, bref changer le temps, la température et le climat. Bien sûr, ce grand dérangement spirituel vint aux oreilles des chrétiens de Montréal, qui s’en affolèrent à leur tour. Le diagnostic fut vite établi: les Indiens de la Montagne étaient possédés. À Paris, le supérieur des Sulpiciens dépêcha un missionnaire exorciste dont la responsabilité consista autant à chasser ces démons qu’à faire le silence autour du scandale. C’est d’ailleurs dans ce contexte que le Fort des Messieurs, ces seigneurs de l’île, fut construit.

Cependant, rien n’empêcha le Diable de mettre le feu dans la cabane. Une conflagration emporta le village des Indiens en 1694. Doit-on accuser les forces du mal ou plutôt les exorcistes qui nettoyèrent la place? Cette chasse aux sorciers, sur laquelle les archives officielles gardèrent un silence qui confina au secret, fut très intense. Tous se mirent d’accord pour abandonner ces lieux maudits. Les Indiens se réfugièrent par petits groupes au Sault-au-Récollet, sur les rives de la Rivière-des-Prairies, à Ahuntsic, où les Sulpiciens construisirent un nouveau bâtiment, le fort Lorette. Une vingtaine d’années plus tard, les prêtres firent en sorte que les Indiens évacuent l’île de Montréal une fois pour toutes. Ils les déplacèrent à Oka, où ils fondèrent la mission du Lac-des-Deux-Montagnes. Le temps passa. Les Algonquins oueskarinis de l’île Jésus se firent canadiens, catholiques, francophones, et se fondirent littéralement dans la population, changeant leur nom, s’habillant comme des cultivateurs, le dimanche. Leurs terrains de chasse devinrent de bonnes terres appelés Terrebonne, les chasseurs durent choisir entre la fuite vers les pays plus haut ou l’oubli de tout ce qu’ils avaient été. Sur la rue Sherbrooke Ouest, à l’angle de la rue du Fort, il reste deux tours, les derniers vestiges du Fort de ces Messieurs.

Une révolution toponymique tourne dans ma tête : et si Montréal avait un boulevard des Algonquins, une avenue des Iroquois, une place des Sorciers, une impasse Kitchesipirini, une rue de l’Eau-de-Feu ?

Photo : Jean Gagnon

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