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Notes de terrain

Le rock'n'roll de l'Univers

Par Serge Bouchard - 18/05/2017
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Le vide. Ce n’est pas demain que nous le comblerons. L’Univers est tellement grand qu’il ne serait pas exagéré de plaindre la solitude des étoiles, de se désoler de leur insignifiance.

Tout ce qui arrive à n’importe laquelle de ces sources lumineuses – qu’il s’agisse d’une naine blanche, d’une naine rouge, d’une géante, voire d’une galaxie ou d’un amas de galaxies –, toutes ces explosions, ces implosions, ces impacts, ces collisions intergalactiques, ces rayonnements intenses, ces naissances et ces morts d’étoiles, ces fusions thermonucléaires n’ont jamais eu une grande importance dans la réalité cosmique et ne risquent pas d’en avoir. Tout est trop grand, trop distant, trop espacé.

Les étoiles sont des foyers perdus, de petits points chauds dérisoires, des microfournaises qui ne parviennent même pas à chauffer adéquatement leur système planétaire. Elles sont comme des tisons qui s’envolent dans le ciel noir de la nuit. Un feu à ciel ouvert, en hiver; un feu de bois qui tenterait de réchauffer la forêt glaciale.

Et si le Soleil explosait demain matin, sa disparition soudaine ne ferait ni chaud ni froid à la Voie lactée. Puisqu’il y a des milliards de galaxies, nous pourrions dire la même chose à propos de la nôtre : un trou noir l’avalerait sur l’heure que l’Univers ne s’en porterait pas plus mal.

Dans le vide, il fait -273,15 °C, la température moyenne d’un Univers qui n’a jamais cessé de se refroidir depuis 15 milliards d’années. Toutes ces étoiles, tous ces soleils, tous ces enfers nucléaires s’enflamment en vain; la chaleur de chacun de ces monstres se perd vite dans son voisinage immédiat.

L’intervalle est tellement froid, il a un cœur de glace. Pour résumer l’affaire, disons que l’Univers est le musée du vide, un vaste musée à l’intérieur duquel flottent des milliards et des milliards de débris. Certains brillent, brûlent, atteignent localement des chaleurs inimaginables. Mais la plupart ne s’illuminent pas, gelés dans l’obscurité, plus noirs que le noir qui les entoure, voyageant dans le vide en mémoire de rien.

On raconte même que l’Univers se meurt de vieillesse. Ses milliards d’années furent autant de distance, et autant de distance ne peut qu’agrandir le vide, un vide que même la lumière peine à franchir. Alors, cet univers incommensurable, dont on dit qu’il est en expansion, serait plutôt en perdition. En son intérieur, tout s’éloigne de tout à une vitesse vertigineuse.

Elle viendra cette nuit où les étoiles seront tellement éloignées les unes des autres qu’il ne leur sera plus possible de seulement s’entrevoir. Alors, mes amis, il fera vraiment noir. Et ce, malgré l’existence de 2 000 milliards de galaxies, chacune composée de 1 000 milliards d’étoiles.

La sonde Voyager 1 connaît le froid de l’intervalle; elle en expérimente à chaque instant la vastitude, elle qui file à plus de 61 500 km/h dans le noir absolu depuis maintenant 40 ans. Elle atteindra une étoile proche dans 40 000 ans. La sonde transporte, rivé à sa structure, un disque de cuivre sur lequel on a enregistré des messages symboliques, des échantillons de cultures et d’activités humaines.

Parmi ces échantillons, qui sont des cris lancés dans le vide, comme une bouteille à la mer interstellaire, on trouve une version de la chanson Johnny B. Goode de Chuck Berry, un chef-d’œuvre du rock’n’roll, l’une des 27 sélections musicales de ce qu’on pourrait appeler l’émission de radio absolue. Dans tout ce froid, au plus profond de cette nuit, dans le creux de cette noirceur et dans le cœur de ce silence, l’âme de Chuck Berry voyage.

Car oui, le grand rockeur est mort récemment, à un âge très vénérable. Il a finalement déposé sa guitare. Mais, selon toutes les apparences, il chantera encore dans le cosmos. Et nous pourrions, dans un futur aussi lointain que le pourtour de l’infini, entendre sur Terre, en provenance de l’espace, son Johnny B. Goode en écho, sans que plus personne ne se rappelle cette voix ni cette chanson.

On découvrira alors deux vérités fort mystérieuses : 1) si nous allions aux confins de l’Univers, nous y retrouverions la trace de nos propres pas; 2) les messages des extraterrestres sont signés de notre propre main. Cela s’appelle la solitude sidérale.

Illustration: Ohara Hale
 

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