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Serge Bouchard

Le traité des beaux perdants

06-04-2018

Illustration: Pascal Blanchet

Cet hiver, je suis loin du terrain, des routes glacées, des motels et des soupes du jour.

Je reste en ville, replié comme Montaigne dans sa tour, ce qui me permet de me concentrer sur mes émissions de radio, de lire, d’écrire, de faire le point. Je ressasse de vieilles affaires, des projets, des bribes; je regarde en arrière, je regarde en avant. Disons que je me recueille à l’intérieur d’une routine bien réglée. Toutefois, je voyage à ma manière, dans le temps et dans toutes sortes d’univers; qui donc saurait contenir son esprit ? Je suis justement en train d’écrire une préface pour un ouvrage de l’économiste Ianik Marcil, L’élan vers l’autre. Avec lui, j’aborde la réalité des marginaux  et des laissés-pour-compte du néolibéralisme; je touche les différents visages de la souffrance humaine. La rédaction de cette préface est pour moi l’occasion de replonger dans le Traité des vertus II de Vladimir Jankélévitch, des pages de virtuosité philosophique à propos de l’amour, en passant par la pauvreté et la mendicité, l’humilité et l’humiliation.

Par association d’idées, je me suis retrouvé chez les Beautiful Losers de Leonard Cohen, un roman écrit au milieu des années 1960 alors que le jeune auteur n’était pas encore célèbre. Les perdants magnifiques sont une quête mystico-érotique qui réunit les trois (et non deux) peuples fondateurs autour du personnage de Kateri Tekakwita, la sainte iroquoise morte à 24 ans à Kahnawake, victime de ses propres mortifications. Triangle tour à tour amoureux et belliqueux où un Anglo de Montréal, un Canadien français séparatiste et une Autochtone dépossédée se disputent une identité, un rôle dans l’histoire. Époque oblige, le récit fait dans le registre psychédélique. Sexe expérimental, pulsions hallucinées, violences spirituelles; je ne saurais vous dire combien je reconnais le climat de ma jeunesse. Bien que j’aie toujours été un grand fan de l’artiste, j’avoue ne pas avoir remarqué ce livre à sa sortie. Pourtant, le roman met au premier plan un anthropologue passionné d’« amérindianité ». Un détail qui aurait pu piquer ma curiosité. Spécialiste de l’énigmatique tribu des « A… », le personnage est veuf d’une femme qui en était la dernière représentante. Un peu comme l’était Shanawditith, la dernière des Béothuks de Terre-Neuve, prise en charge à la fin de sa jeune vie par un explorateur philanthrope et dont j’ai raconté l’histoire, ainsi que celle de Kateri Tekakwita, dans ma série Les remarquables oubliés à la radio de Radio-Canada, laquelle aurait tout aussi pu s’intituler Les perdants magnifiques !

Où l’on voit que le triangle historique entre le Français, l’Anglais et l’Amérindien, ces trois solitudes, n’aura jamais fini de nous hanter. Je cherche d’ailleurs à savoir depuis plusieurs années qui a vraiment gagné la bataille de la Monongehala en 1755. L’histoire officielle dira que ce sont les Français, dirigés par le capitaine de Beaujeu – l’officier responsable du fort Duquesne (Pittsburgh aujourd’hui) –, qui auraient écrasé la colonne britannique du général Braddock, une armée de 2 300 soldats et miliciens. Pourtant, les Français ne faisaient pas le poids, de Beaujeu ne disposant que de 200 soldats, sinon moins. Selon Les mémoires d’Augustin Grignon, un vieillard de la Butte des Morts au Wisconsin, de Beaujeu était paralysé par la peur et ne voulait pas engager le combat. Le poste aurait bel et bien été perdu, n’eût été l’intervention de 1 300 Indiens coalisés, Menomines, Potawatomis, Wendats, Chouanons et Ottawas, réunis et commandés à Monongehala par le Métis franco-ottawa Charles Langlade et par l’Ottawa Pontiac. Ces deux derniers comptaient aussi sur 400 Canadiens français, explorateurs et coureurs des bois. Ils se battirent à l’indienne, en embuscade, comme de véritables guérilleros. Selon Grignon, petit-fils de Charles Langlade, ce sont les Indiens, les Métis francophones et les « coureurs de bois ensauvagés » qui humilièrent les Britanniques. Ce qui ne sera jamais reconnu, et encore moins admiré, ni par les Anglais ni par les Français, orgueil oblige. Cette journée-là de 1755, près de Pittsburgh, les « perdants magnifiques » ont gagné, sans que l’histoire n’en prenne note. Ils auront beau triompher, les perdants, leurs victoires seront toujours défaites par l’amnésie, le mensonge et l’omission.

Entre Cohen, Jankélévitch, Ianik Marcil et le vieux Grignon, je ne peux pas dire que je m’ennuie, retranché dans ma tour.

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