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Notes de terrain

Les Boules

Serge Bouchard - 25/10/2012
Je suis allé aux Boules, en Gaspésie. Pourquoi s’arrêter aux Boules, me demanderez-vous?

À cause du fleuve et de ses grandes marées, des îlots battus par les vagues du temps, des goélands à manteau noir trouant le brouillard blanchâtre des petits jours marins. À cause des roches orphelines que les errances ont menées sur ces plages ingrates, grosses boules dispersées comme des jouets par un géant de glace qui se serait amusé, jadis, à les transporter dans ses poches avant de les jeter pêle-mêle sur la grève.

En face des Boules, on devine les épaves qui dorment et rouillent au fond de l’eau. On distingue les fantômes des goélettes et les silhouettes d’anciens pêcheurs. On verrait presque, sur la côte, l’humble beauté du vieux bâti, les épinettes giflées par les rafales de l’hiver, les pruches penchées dans le sens de la lune.

BoulesCes images, on les aperçoit surtout sur les murs des poissonneries. En vérité, l’histoire a pris un autre cours. Le passé de cet estuaire n’a pas rempli les promesses de ses plus belles marées; la côte s’est esseulée, prise dans les filets de la pauvreté et de l’«ennuyance». Seuls les villégiateurs Canadiens anglais et Américains ont reconnu la beauté primitive de ces âpres paysages; ils ont cultivé le sacré cambrien et la saine dureté des lieux.

Pour le plaisir de ces milliardaires venus s’échouer quelques semaines par année en ce havre surnommé «Métis Beach», les petites gens ont peint et repeint les façades des villas, réparé les clôtures et arraché les mauvaises herbes, comme ils le faisaient à La Malbaie et à Cacouna. Nous, Canadiens français, fûmes guides sur les rivières des autres, charpentiers et menuisiers pour les manoirs des autres, jardiniers des jardins des aristocrates, gardiens d’une beauté qui leur était étrangère. Nos politiciens se voyaient comme nous: des serviteurs.

Le village des Boules porte maintenant le nom de Métis-sur-Mer, dont il fait désormais partie. Les engagés canadiens-français n’ont pourtant rien fait pour leur propre compte en ce qui a trait à la beauté. Ils ont plutôt cultivé les maisons-roulottes faisant dos au fleuve, les motels cheaps, la ferraille et les terrains en friche. Ne sommes-nous pas la civilisation de la traînerie générale: commerces en désordre, bâtisses jamais finies, façades de garage défraîchies, machinerie rouillée?

BoulesD’où vient cette accumulation infernale de pièces et de morceaux, ce musée à ciel ouvert de vieilleries sans allure? À Matane, nous ne voulions pas l’immense Saint-Laurent; nous voulions un centre commercial et une fière allée de concessionnaires automobiles pour être bien sûrs de ne pas voir le fleuve. Nous préférons le bruit de la route au bruit des vagues. Serions-nous les adorateurs de la déesse Dollorama? Les apôtres du cinq-dix-quinze des sept douleurs? Les servants de messe des chapelles Tim Hortons?

Connaissez-vous le Ranch chez Donald à Saint-Ulric? Est-il question d’un domaine célébrant les marées et les morues, les goélettes et les roches cambriennes arron­dies par les vagues absolues? Non. Le poissonnier pros­père a plutôt rêvé d’un impensable château baroque et d’un ranch de cow-boy en tôle ondulée! Monsieur Donald a rejoint l’esprit des gens riches et célèbres: Versace et sa villa à Miami, Michael Jackson et son Neverland à Santa Barbara, Elvis Presley et son Graceland à Memphis.

Dans l’intervalle, l’histoire continue d’en prendre pour son rhume. Oublié le fleuve, oubliés les naufrages, les perditions et les angoisses des grandes tempêtes; oubliés les sous-marins allemands cachés dans la froideur des nuits d’automne, et les corps éclatés trouvant sépulture au fond de l’eau noire. Entre Disneyland et la villa Estevan des Jardins de Métis, n’y a-t-il pas une voie inconnue que nous n’avons jamais empruntée?

Quand on roule sur les routes du Québec, on aurait parfois le goût de tout raser, de tout démolir, de recommencer à zéro, avec des idées nouvelles et des nouveaux matériaux. Nous sommes une société sans style et sans mémoire; cela «me fout les boules», comme on dit à Je-ne-sais-quoi-sur-mer.

Photos © Marie-Christine Lévesque

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