Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Notes de terrain

Les deux par quatre de Hearst

Par Serge Bouchard - 19/10/2015


C’est bien la forêt de Hearst que je vois, couchée dans la cour d’une gigantesque scierie – le panorama depuis ma chambre du Companion Hotel-Motel. Il y a là des arbres et des arbres, au moins un kilomètre de troncs maigres, juste assez larges pour faire des
deux par quatre, des millions de corps d’épinettes noires épluchées et empilées, vision apocalyptique d’une pile de bâtonnets qu’aurait collectionnés un géant pour s’amuser.
Les immenses grues nourrissent la scierie avec des paquets de billots qu’elles tiennent dans leurs grosses pinces comme s’il s’agissait de fétus de paille. Les moulins sont des ogres, jamais repus ; les scies mangent la forêt. Cette usine fabrique aussi des copeaux, elle recycle le bran de scie et autres débris, cela fait des files et des files de camions-remorques qui attendent de se faire remplir, l’un après l’autre, par les payloaders, cela fait des voyages et des voyages de camions de copeaux. Cent cinquante personnes, 150 seu­­le­­ment, suffisent pour faire rouler cette machine infernale.

Les Fontaine, les Lévesque et combien d’autres familles sont autrefois venues ici, sur cette terre plate, cette langue d’argile sertie dans le bouclier de roche cambrienne, au cœur de la forêt boréale, au beau milieu des loups, des orignaux et du froid, à la frontière du pays des Ojibwés et de celui des Cris. Les pionniers ont suivi le rail, en 1913, ils sont montés dans des wagons, le godendard sur l’épaule, la sciotte dans une main, la hache dans l’autre. Ils ont emmené des chevaux pour tirer des traîneaux de billots, mais aussi pour faire de la terre. Ils ont construit des maisons modestes. La petite ville de Hearst, qui devrait s’appeler «Bout du Monde», est centenaire aujourd’hui. Elle a l’âme bûcheronne, en souvenir de ces gaillards qui se sont échinés dans le bois, et de ces femmes colonisatrices ; en souvenir des petits moulins et des petits «camions à gaz» et de ces voyages de planches que l’on pouvait admirer, bille par bille; en souvenir du travail bien fait.

Oui, c’est la forêt de Hearst que je vois couchée là, juste derrière mon motel. Nous n’en sommes plus à l’échelle humaine, oubliez la Fontaine Lumber des années 1940. Aujourd’hui, la machine grignote la forêt virginale comme un diabétique, un plat de bonbons. Chaque année la cour se vide, chaque année la cour se remplit. Les grosses grues s’activent pour gaver les scieries. Les piles de deux par quatre s’accumulent en retrait, au bout de la chaîne, palettes enveloppées d’un plastique blanc, comme des cadavres ramassés par la morgue, paquets anonymes que l’on chargera sur des wagons ou des remorques de camions. Cela tombe bien : le chemin de fer de la Ontario Northland passe dans la cour de la méga-usine. Quand ces trains-là ne charrient pas des milliers de wagons de pétrole, ils charrient des milliers de wagons de deux par quatre. Cela tombe bien aussi pour le transport routier : Hearst est une oasis le long de la route 11, la route maîtresse du nord de l’Ontario. Ici les camions sont aussi beaux que les ours.

On veut toujours plus de forêts drues à récolter ; il faut des arbres, il faut des arbres. L’épinette s’essouffle, elle n’a plus l’énergie ni le temps, la forêt sait de source sûre qu’un mal la ronge, littéralement. La crise du bois est permanente, nous sommes toujours en crise. La ville va-t-elle survivre ? En attendant, la forêt s’envole, par grands pans. Voilà l’exploit, voilà l’exploitation moderne de la ressource. Cette avidité exponentielle nous fait aller toujours plus vite vers une catastrophe annoncée : la métamorphose de nos forêts en fardoche.

J’ai choisi de revenir à Montréal par la route 101 qui pique tout droit vers Rapide-Danseur, en Abitibi. Du côté de l’Ontario, dans le coin de Matheson, les arbres viennent justement d’être récoltés, c’est comme s’il y avait eu la guerre, comme si une violente confrontation avait eu lieu. La terre est défigurée. Oui, la bombe de l’exploitation forestière est tombée ici. Elle tombera bientôt du côté de Kanasuta, sur le chemin qui mène de Kirkland Lake à Rouyn. La grande forêt sauvage, les paysages, les arbres, tout se transforme en pick-up F-150, en quatre roues, en seadoo, en voyages au Mexique, une semaine par année.

Il y a une forêt entière couchée dans la cour de ce complexe industriel. C’est le contraire d’une forêt debout. Vue du motel, cette vision est surréaliste. Plus d’un kilomètre de billots étalés, comme un mur. Je pense : le triste mur contre lequel nous allons demain buter.

Photo : Collection de l'écomusée de Hearst/Gracisuseté René Fontaine

Afficher tous les textes de cette section