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Notes de terrain

Les rêveries du routier solitaire

Par Serge Bouchard - 25/11/2014


J’aime bien parcourir en voiture les 1 200 km qui me séparent de Havre-Saint-Pierre. La route 138 a un je-ne-sais-quoi qui vous replace les idées. Ce pèlerinage est dur pour les excités, les impatients et les pressés. D’abord, il faut affronter l’extraordinaire platitude de la route 20 pour combler l’inaltérable écart qui sépare Montréal de Québec. Puis, au-delà de Sainte-Anne-de-Beaupré et des battures, on atteint le pied de la grande côte. La voiture décolle alors comme un avion qui s’envole, le museau vers le ciel; le fleuve sur la droite, les montagnes sombres sur la gauche.

Commence le jeu des montées et des descentes, dans les décors assez relevés du comté de Charlevoix. Nous traversons l’ancien pays des Fraser, des Murray et autres riches Écossais qui n’allaient pas ignorer la valeur de si beaux décors. Je croirais voir le fantôme de Pantaléon Bouchard, grand cultivateur s’il en est un, le parangon des habitants de ces robustes paysages. Puis, nous allons vers Tadoussac, le Tsheshagut des Innus, où je revois Samuel de Champlain et François Gravé, le 27 mai de l’an 1603, réunis avec Tessouat l’Algoumequin, Anadabidjou l’Innu et Ouagimou, l’Ouolostogiuk.

La route entreprend de suivre le cordon de la côte basse. Défilent Les Bergeronnes, Bon-Désir, Les Escoumins et Essipit, ainsi que Pessamit et le pays des Papinachois. Viendra ensuite Les Îlets-Jérémie, là où il y a du castor et des âmes, des épinettes et des loups marins en masse. Nous passons Godbout, le pays de Napoléon-Alexandre Comeau, avec ses souvenirs des glaces flottantes et des grandes morues.

Le paysage devient dur. De plus en plus dur, de plus en plus beau, entre le nutshimit (forêt) des Innus et les grandes eaux du Saint-Laurent. Le chemin est long qui mène à la Baie des Sept Îles. Nous arrivons à la Mista Shipo (Moisie), la rivière glorieuse, la Mecque des saumons, la grande route de l’intérieur, vers le cœur du Nitassinan, le nord labradorien.

Passés le pont, nous entrons dans une sorte de transe historique. Nous voilà sur le sentier qui mène à Rivière-au-Tonnerre. Ici, le cran rocheux se donne des airs sauvages. Les épinettes se recueillent et s’isolent, le courage des pêcheurs pèse encore lourd dans l’air. Si la tranquillité a un royaume, il se cache en ces lieux, entre le cran, les vents, les vagues et les marées. Il y a des os blanchis de baleines échouées depuis des siècles enfouis dans le sable des grèves. Des âmes de vieux loups s’accrochent aux branches sèches des arbres morts de froid, jadis, dans le silence d’une nuit bleue. Nous traversons le pont de la Patamo Shipo (rivière Saint-Jean), autre voie sacrée qui s’enfonce vers le nord, puis nous arrivons à Longue-Pointe-de-Mingan, le village des Paspéyas exilés de la baie des Chaleurs. Reste à rejoindre la communauté des Innus d’Ekouanishit, avant de traverser les plaines de mélèzes nains qui séparent Mingan du Havre-Saint-Pierre des Cayens.

Rio Tinto, Fer et Titane est là assurant le confort de la petite ville devenue prospère. Il ne lui manque qu’un Tim Hortons; peut-être bien un bon hôtel, avec vue sur la mer. La fenêtre de ma chambre donne sur les bureaux et les entrepôts de la mine, des bâtiments pauvres en tôle verte; une architecture à s’enlever la vie.

Quelqu’un me demande: «Vous n’êtes pas venus en voiture, toujours ben? En avion, ça prend deux heures et des poussières pour faire Montréal–Sept-Îles! Vous aviez du temps à perdre!» Oui, j’avais du temps à penser sur l’interminable route 138 que seuls les conducteurs d’Express Havre St-Pierre sont obligés de suivre, hiver comme été. sur le chemin de Compostelle des saints chauffeurs de truck!
Je mange un «club au crabe», chez Julie, et je réfléchis. Quelle est la distance qui sépare une méditation d’une autre?

Dans le cimetière innu de Mingan, ce nom sur une pierre tombale: Mathieu Mestokosho. Très cher ami qui a tant marché sur ces terres dans le temps où les routes n’existaient pas. Il est peut-être long le chemin qui mène à Havre-Saint-Pierre, mais l’essentiel s’aperçoit mal dans un coucou d’Air Canada Jazz, à 22 000 pieds dans les airs.

Photo : Jules et Yvette Orban

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