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Notes de terrain

Manitou Ewitchi Saga ou l'émergence du rien

Par Serge Bouchard - 18/09/2014


J’ai passé trois heures sur un banc à observer les humains en vacances dans un village bien connu. Devant moi, déambulait le monde entier, en bermudas ou en djellabas, se tirant l’egoportrait devant l’enseigne de la «poutinerie» ou devant le bac de neige exhibant ses coulées de tire d’érable.

On se bousculait au magasin Canada qui vend des casquettes rouges unifoliées ou à celui de bonbons qui est un landmark dans ce haut lieu du plaisir, ce Tyrol canadien où tout est faux; où chaque passant affiche les allures de la nouvelle diversité culturelle, celle dont le dénominateur commun est le tourisme et l’argent.

Une musulmane, affublée d’un foulard et d’un long man­teau noirs, s’achar­ne derrière une poussette dans laquelle râlent des jumeaux. Il fait chaud, la pente est raide, la mère peine à monter; elle colle tant bien que mal aux pas de son mari. Lui porte un pantalon léger, des souliers Adidas très ostentatoires, une casquette de baseball. Il va s’asseoir à l’ombre, avec son cornet de crème glacée molle. Il grommelle à sa femme quelques oukases; elle gravit en soufflant quatre grosses marches pour le rejoindre. Arrive ensuite une jeune femme québécoise bien roulée, vêtue d’un short qui exhibe l’amorce de la courbe de ses fesses. Elle mène la marche, suivie de son homme qui fait avancer une autre poussette. Tandis que l’homme s’approche d’une vitrine, la jeune mère lance: «Danny! Viens par icitte, on va descendre par là!» Danny suit, empressé, retenant de tous ses muscles la poussette; il descend en sueur les 12 marches menant à l’étang artificiel où de petites familles jettent aux canards leurs restes de poutine.

Un États-Unien m’apostrophe: «Are you local?» Il vient de Dallas, il cherche un café; pas un Starbucks, mais un vrai café, comme à Paris. À vrai dire, qu’est-ce que je fais là, au beau milieu de la place? Suis-je un produit local? C’est qu’un vieux assis sur un banc, en train de regarder déambuler la vie, cela existe depuis toujours. Mais ici, la vie a pris un drôle de tour; elle a des airs d’absence. Autrefois, le voyage nous menait à l’autre. Nous allions à la découverte d’une civilisation, d’une culture, d’une différence. Hier encore, les gens marchaient dans les traces et les pistes de l’humaine humanité. Mais la «club-méditerranéisation» du monde s’est accomplie.

Curiosité locale avec mon chapeau et ma canne, je suis assis sur le banc de la non-histoire, dans la dimension intemporelle du plaisir consommé. Les touristes butinent d’un jeu à l’autre au milieu d’un décor artificiel. Ici, on peut faire de la luge en été; des randonnées dans les arbres; du ski nautique. On peut jouer au casino; rouler dans des sentiers de boue en dune buggy; faire un tour d’hélicoptère; escalader une paroi rocheuse; faire du vélo de montagne; profiter du rafting en eau vive; jouer à la guerre avec des balles de peinture; et même aller à la cabane à sucre en juillet.

Mais qui s’intéresse à la nature du lieu? Le mont Tremblant, cette montagne que les Algonquins oueskarinis appelaient Manitou Ewitchi Saga, c’est-à-dire la «montagne qui tremble quand le Manitou est en maudit», n’est plus qu’une marque internationale de je-ne-sais-quoi. À force d’être en vacances, c’est-à-dire de faire le vide, on ne fait plus rien. Les touristes flottent, tétanisés. Le balayeur de rue ramasse à la sauvette les débris surréalistes de cette languissante foire. Mont-Tremblant, vieux mot français qui signifie «là où les canards mangent de la poutine».

Quel est ce monde, où la création de la richesse s’appuie sur l’éradication de tout, au profit de l’émergence du rien?

Photo : Station Mont-Tremblant

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