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Notes de terrain

Mestokosho, Pietacho et Archambault

Par Serge Bouchard - 02/01/2017
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Vous vous êtes sans doute demandé pourquoi le chef des Sioux de Standing Rock s’appelle David Archambault, et la porte-parole du mouvement de protestation contre le passage d’un pipeline sur leurs terres, LaDonna Brave Bull Allard. Oui, comme dans « Allard ».

Reculons un peu dans le temps, à l’époque des Nicolet, Perrot et Jolliet. Lorsque les coureurs des bois canadiens-français arrivèrent au Ouisconsin , dans la région de la baie Verte, jadis appelée la baie des Puants, ils virent leurs premiers Sioux. Ils se demandèrent bien à qui ils avaient affaire. C’était « la nation des Puants », celle que les Algonquins ojibwés, leurs voisins, appelaient les Ouinibagos. Écrit en anglais, cela donne Winnibago – oui, la marque de commerce –, le même mot que Winnipeg qui signifie « eaux odorantes » en référence à l’eau salée de la mer. Les Ouinibagos étaient des Sioux des forêts de feuillus, voisins des Sioux santees du Minnesota.

Ceux-là, les Ojibwés les appelaient les Nottewaysioux, c’est-à-dire « les petits guerriers ennemis », par opposition aux « grands guerriers ennemis » qui étaient les Notteway, c’est-à-dire les Iroquois. Le mot « sioux » vient de là car, autrement, les Sioux s’appellent eux-mêmes les Lakotas.

Dès 1738, en passant plus au nord, par le lac La Pluie et le lac des Bois, pour arriver à la rivière Rouge, d’autres Canadiens français, les La Vérendrye et leurs compagnons de voyage, rencontrèrent les Assiniboines, des Sioux des plaines vivant aux frontières de la Saskatchewan, du Minnesota et des Dakota actuels.

L’ethnonyme « Assiniboine » est un mot algonquien qui signifie « les gens de la roche », une nation que les Britanniques connaissent sous le nom de Stoneys. «Saskatchewan» et «Minnesota» sont également algonquiens. Le premier se traduit par «courant rapide»; et l’autre, par «beauté du brouillard matinal au-dessus de l’eau». «Dakota» est le nom de plusieurs nations siouses, au même titre que «Lakota» et «Nakota». Une fois traversé le pays des Assiniboines, ce qui n’était pas commode en ces années-là, La Vérendrye et ses fils, ainsi que leurs hommes, arrivèrent à la Grande Fourche, parmi d’autres Sioux, les Mandans et les Hidatsas.

Le reste coule de source : plusieurs d’entre eux s’installèrent pour de bon en ces pays, prenant femme et engendrant de grandes lignées métisses franco-siouses. Les Canadiens français s’appelaient Ménard, Laflèche, Déglise, Archambault, Allard, Picotte, Carbonneau, Charbonneau, Amyot, Pelletier, etc. Cela explique pourquoi la première femme amérindienne à obtenir un doctorat en médecine, une Siouse omaha du Nebraska, se nommait Susan LaFlesche Picotte. Cela explique aussi le fait qu’un des meilleurs amis de Sitting Bull fut un Canadien français originaire de Saint-Michel-des-Saints, Jean-Louis Légaré. Après avoir été coureur des plaines au Dakota-du-Nord et au Montana, celui-ci vivait en Saskatchewan, à Talle des Saules (l’actuel Willow Bunch). Au lendemain des combats de Little Big Horn où le général Custer perdit la vie avec l’entièreté de ses « tuniques bleues », Légaré accueillit et hébergea pendant plusieurs années des milliers de réfugiés sioux dirigés par Sitting Bull. Et voilà qui élucide le mystère des patronymes francophones de tant de Sioux contemporains.

Encore aujourd’hui, nous nous retrouvons dans la même histoire. Pendant des mois, les Sioux du Dakota-du-Nord ont fait obstacle au passage d’un pipeline à travers le territoire de Standing Rock, et ils ont finalement gagné leur cause. Ce barrage sioux était devenu le plus grand rassemblement amérindien depuis leurs guerres contre la cavalerie américaine au XIXe siècle. Il y a et il y aura de semblables oppositions sur la côte ouest, au nord de la Colombie-Britannique; il y en a aussi du côté est, dans le golfe du Saint-Laurent, pour la protection de l’île d’Anticosti, là où les Innus, les Micmacs et les Malécites-Ouolostoks se sont solidarisés contre les projets de forage. Les Autochtones ne sont pas seuls à exprimer leur position anti-pipeline. La majorité des Québécois s’opposent à un pipeline « transprovincial » qui risque fort un jour de provoquer une grande catastrophe environnementale dans la magnifique vallée du Saint-Laurent.

Standing Rock deviendra un symbole. Il arrive un moment où le prix du pétrole est beaucoup trop élevé. Nous avons donné tous les droits aux hydrocarbures, nous nous sommes prosternés devant les pétrodollars; parlez-en aux Denés de la région du lac Athabasca dans le nord de l’Alberta bitumineuse. Parlez-en aux Ojibwés de la région de Gogama dans le nord de l’Ontario, parlez-en aux Québécois de Lac-Mégantic. Contre tous les passe-droits, voilà que nous nous retrouvons sur les mêmes barricades. Quand je vois mon ami Jean-Charles Pietacho, chef d’Ekouanitshit (Mingan), mener son combat d’Anticosti à Standing Rock pour la nature et la pureté de l’eau; quand je vois la poétesse innue Rita Mestokosho devenir une Siouse honoris causa, je me dis que nous avons encore des choses à faire, ensemble.

Monsieur Pietacho et madame Mestokosho, madame Allard et monsieur Archambault, nous vous saluons bien bas.
 

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