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Notes de terrain

Montréal, ma ville

Par Serge Bouchard - 23/10/2013
Il y a quelques mois, je fus conduit à présenter ma candidature à la mairie de Montréal. Sur les réseaux sociaux, la résonance fut encourageante. Évidemment, mes ambitions n’étaient pas sérieuses.Je ne faisais que jouer le jeu à l’intérieur d’une émission de radio réalisée par Jean-Philippe Pleau, C’est fou la ville, sur les ondes de Radio-Canada. C’est lui qui, dans la fougue et l’imagination de sa jeunesse, eut l’idée de ce canular. Néanmoins, jouer donne des idées.

Maire, je poserais des gestes pratiques et symboliques visant à redorer l’image de ma ville. D’ailleurs, en public, je parlerais toujours de «ma» ville. Étant Mont­­réalais de naissance, je serais pointilleux sur le sens de cette expression, car je répandrais l’idée que Montréal appartient aux citoyennes et citoyens qui l’habitent, qui l’adoptent, qui l’aiment. Montréal aura bientôt 375 ans ; il serait temps de faire une pause, de se refaire une beauté. Se dire beau encourage.  

Premièrement, j’inviterais les citoyens à réfléchir sur les noms de rue. Ce serait une révolution odonymique. Certains noms ont mal vieilli et des omissions anciennes sont devenues insupportables. Sur mon site Internet, par exemple, je ferais vigoureusement opposition au nom d’Amherst. La rue devrait s’appeler Maurice-Richard. L’avenue Christophe-Colomb, du nom d’un explorateur barbare, devrait s’appeler boulevard des Algonquins. Et la rue Sherbrooke (qui est ce Monsieur Sherbrooke?) serait mise en ballotage. Un jeu, je vous dis; mais un jeu qui pourrait nous réunir autour de notre identité montréalaise.     



Deuxièmement, la signalisation. Je changerais toutes les plaques de noms de rue. Elles seraient design, énormes, visibles et remarquables. Je passerais une loi municipale interdisant la publicité sur les autobus de ma ville. Je ferais tout en mon pouvoir pour que ces autobus soient des ambassadeurs de classe et de beauté. Tous les taxis seraient noirs avec une enseigne indiquant «TAXI». Pour célébrer le retour du base-ball, l’avenue Pierre-de-Coubertin changerait de nom pour celui de Jackie-Robinson, ou rue des Royaux. J’en profite pour vous dire que, sous mon règne, l’est de Montréal serait clairement favorisé au détriment de l’ouest. Les futures raffineries de pétrole, terminus du pipeline en provenance de l’Alberta, seraient construites à Dollard-des-Ormeaux et la carrière Miron déménagée à Outremont.

En tant que maire, je ferais régulièrement des conférences de presse sur l’histoire de Montréal, des conférences qui dureraient au minimum six heures, suivies des questions des journalistes. Et comme disait Jean Drapeau, les questions auraient avantage à être bien préparées. J’insisterais sur le fait que Montréal, depuis sa fondation en 1642, est une ville ouverte aux cultures du monde. Je dirais qu’elle a toujours accommodé raisonnablement tous les humains de la planète – y compris les Anglais – du moment qu’ils sont de bonne volonté et qu’ils aiment ma ville. Je serais très rigoureux sur la question de la langue : aimer Montréal, c’est parler français, et mieux, le français québécois. Lorsque Paris aura fini de s’angliciser, nous serons la première ville francophone du monde !

Si j’étais maire, je ferais en sorte que ma ville soit propriétaire d’une compagnie d’asphalte : mes cols bleus seraient les maîtres de la voie publique, ils seraient obsédés du moindre flocon de neige, du moindre trou, du moindre poil d’écureuil gris sur le pavé. Nous ferions le recensement des plus beaux arbres de l’île et nos enfants iraient visiter un représentant de chaque espèce, en autobus scolaire. Je n’essaierais pas de régler tous les problèmes. Je laisserais les citoyens inventer leurs propres codes. Les cyclistes respecteraient les automobilistes qui respecteraient les piétons qui respecteraient les pigeons bisets. Il y aurait des roulottes à patates à tous les coins de rue. Je cultiverais ainsi une certaine anarchie favorisant l’esprit civique et festif. Je ne parlerais jamais de Toronto, j’encouragerais plutôt le renforcement de notre cousinage avec Boston, je m’investirais dans la réalisation d’un TGV vers New York. Je ferais du métro un chantier permanent et éternel, je serais toujours en train de promouvoir la construction de ponts superbes au-dessus du Saint-Laurent. Nous ferions la guerre aux laideurs architec­turales, nous n’arrêterions jamais de construire de beaux logements gratis pour les pauvres, j’aurais une escouade de fonctionnaires entraînés pour saigner à blanc les coffres du trésor public fédéral.  

Et puis on viendrait m’arrêter afin de me confiner à résidence, pour cause de naïveté, de folleries et de mythomanies diverses. Par contre, en matière de corruption, je serais blanc comme neige. Le bilan de mon mandat serait simple : on arrête plus rapidement un rêveur qu’un voleur.

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