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Notes de terrain

Nos grands-mères s'appellent toutes Nokomis

14/05/2015


Il y a dans les noms de lieux des enseignements précieux. Mais il arrive que l’on s’habitue trop vite à un nom; nous avons l’oreille molle, peut-être même l’oreille morte, plus
rien ne nous interroge ou ne nous émerveille lorsque nous entendons les beaux noms défiler. Je suis en train d’écrire un livre sur l’histoire du peuple innu. Je termine justement un long passage qui souligne, entre autres choses, que l’innu-aimun, la langue des Innus, appartient à la famille des langues algonquiennes, qu’elle est très semblable à celle des Eeyous (Cris) et qu’elle affiche une remarquable continuité spatiale dans ses variantes parlées, d’Ekuanitshit (Mingan) jusqu’à la Traverse des Pieds-Noirs, aux environs de Calgary. Les linguistes l’ont beaucoup étudiée au fil du temps, à l’instar des langues algonquiennes en général. L’innu-aimun est encore bien vivant aujourd’hui, il fait partie de notre patrimoine à tous.

Récemment, dans les médias, à l’annonce du décès d’un joueur de hockey célèbre, très cher aux vieux amateurs des Canadiens de Montréal, on a pu entendre prononcer le beau nom de Nokomis : Elmer Lach, le grand compagnon de Maurice Richard, était originaire de la communauté de Nokomis en Saskatchewan. Cette petite ville existait depuis à peine 10 ans lorsqu’il y est né, en 1918. Une gare, un hôtel, un magasin général, un bureau de poste, Nokomis se résumait alors à peu de choses. Nous parlons bien d’une petite ville dans le Far West. Le chemin de fer du Grand Trunk Pacific s’arrêtait en effet à cet endroit que l’on nomma d’abord Junction City. C’est la maîtresse de poste qui le rebaptisa Nokomis, en 1908, après avoir lu le grand poème épique de Henry Longfellow, The Song of Hiawatha. Nokomis, tombée de la lune, est la grand-mère du héros et la maîtresse de poste s’appelait Florence.

Voilà un bel exemple de la continuité et de la grandeur des langues algonquiennes. Nokomis signifie «ma petite grand-mère» dans la langue des Cris des Plaines, tout comme en innu-aimun contemporain. D’ailleurs, la ville québécoise de Grand-Mère tire elle-même son nom d’un immense rocher dont la forme évoque le profil d’une vieille femme et qui servait autrefois de repère aux Amérindiens sur la rivière Saint-Maurice. Selon la Commission de toponymie du Québec, les Algonquins appelaient ce rocher kokomis et les Abénaquis, kokemesna, ces deux noms signifiant respectivement «la grand-mère» et «notre grand-mère».

Lorsque le petit garçon nommé Elmer Lach jouait au hockey sur les étangs gelés des grandes prairies, et Dieu sait qu’ils étaient gelés, ces étangs, il patinait au milieu des premières mines de charbon et des futurs puits de pétrole. Malgré cela, malgré toutes ses richesses naturelles aussi sales que prometteuses, Nokomis n’est pas devenue la plus grande ville de l’Ouest canadien, comme ses habitants l’espéraient en 1908. Elle est demeurée une petite place écartée dont le plus célèbre citoyen – trophée Hart, trois coupes Stanley – a été intronisé en 1966 au Temple de la Renommée du hockey.
Il y a beaucoup de Manitou dans ces coins-là du Canada. Le petit Lach s’est sûrement baigné en été à la plage Manitou, tout près de Nokomis. Le Manitou est la grande force des Algonquiens des temps classiques, le principe même de la vie, une sorte d’Allah ou de Dieu, sans port d’attache. Bien peu de Canadiens connaissent le sens des mots Saskatchewan et Manitoba. En cri, le premier signifie «courant rapide» et le second, «passage du Grand Esprit» – ou du manitabau. Le grand lac Winnipeg signifie «une mer où l’eau sent quelque chose» et le lac Winipegosis, sans doute «petite mer où l’eau sent quelque chose» car osis est un diminutif et, en effet, ce lac est plus petit que le grand.
Oui, lors du décès d’Elmer Lach, à l’intention de nos enfants innus, eeyous, anishinabes, mais aussi de tous nos enfants du Québec, nous aurions eu une belle occasion de faire ces liens. «Ma petite grand-mère», lieu de naissance du numéro 16 des Canadiens, Nokomis, la langue des Cris qui est celle des Innus, les noms algonquiens des provinces, des lacs et des villes, et ainsi de suite. Une belle occasion qui nous aurait fait parler de la fierté des Première Nations, de Carey Price, des Chilkotins dans les Rocheuses, du Rocher de Grand-Mère qu’on a transporté pierre par pierre des eaux de la rivière Saint-Maurice jusqu’au cœur de la ville en 1912 pour faire place à une centrale hydroélectrique, de la poésie américaine, du Manitou qu’on entendait jouer du tambour sur une plage du lac Manitoba et d’autant de sujets passionnants pour des jeunes en mal d’histoires. Je vous écris tout cela au moment où débutent les séries éliminatoires du hockey, je vous écris face à la rivière des Prairies où défilent les glaces dans le «courant rapide»  – eh oui, Saskatchewan –  et je me dis que cette eau sent la coupe.

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