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Notes de terrain

Notre-Dame-du-Laus. L'œuvre du Grand Lièvre Filou

L’esprit du lieu
Par Serge Bouchard - 25/07/2013


Je suis allé au salon du livre de Notre-Dame-du-Laus. J’y ai croisé Djemila Benhabib. Ellearrivait de Paris, comme si de rien n’était; elle parlait au téléphone cellulaire, moderne et affairée en ces lieux si tranquilles; elle n’était pas dépaysée, à l’aise ici comme ailleurs.

Il y avait aussi Francine Ouellet, l’étonnante écrivaine des Laurentides qui tient les secrets de la Lièvre et qui pilote des avions de brousse. Moi, j’arrivais de mon village sur la Rouge, la vallée d’à côté, et je repartais vers Québec. Nos chemins échevelés, à tous les trois, passaient ce samedi-là par ce petit village où les auteurs ne se bousculent pas. Ce n’est ni Montréal ni Francfort. Je garde le souvenir d’une riche entrevue devant une quarantaine de lecteurs; j’ai dédicacé des livres, je fus reçu comme un roi.

J’étais heureux et honoré de partici­per à un salon du livre dans un village d’un peu plus de 1 000 habitants, dans le bois. Pour s’y rendre, il faut emprunter la route 309. C’est à 65 km au sud de Mont-Laurier, et à 100 km au nord de Gatineau. Le Parc régional du Poisson Blanc se trouve tout juste à la limite du village qui, par ailleurs, voisine le grand parc de Papineau-Labelle, là où on trouve la plus grande concentration de loups gris dans le sud du Québec. Oui, les Lausois et les Lausoises dansent avec les loups. Notre-Dame-du-Laus est traversé par une magnifique rivière, la Lièvre, un cours d’eau qui rappelle le souvenir du Grand Lièvre des Algonquins. Il faut avoir un cœur de ville et de poussière pour ne pas sentir son âme traversée par la beauté des eaux vives, la profondeur des forêts laurentiennes et la vérité de la nature.

Un poste de traite de la Compagnie de la baie d’Hudson occupait le site, jadis. Puis, les terres sauvages furent cadastrées pour la coupe des forêts et la colonisation. En 1874, on baptisa ces Cantons Unis des jolis noms de Bigelow, Wells, Blake et McGill! Nous ressentons ici comme un malaise toponymique. Mais en 1946, les curés vinrent à la rescousse et rebaptisèrent la municipalité Notre-Dame-du-Laus, du nom d’un village de France où, en 1664, la Vierge Marie est apparue à une bergère, mademoiselle Benoîte Rancurel.

«Laus» veut dire lac. Notre-Dame-du-Laus est en quelque sorte Notre-Dame-du-Lac. Nous sommes en effet au pays des lacs sacrés et des rivières aux esprits, piqûre de la chasse et mouche de la pêche; nous marchons sur la terre des bûcherons et des chantiers, là où l’ONF a tourné son documentaire classique sur le monde de la drave et des radeaux. Dans la salle paroissiale sont exposées des photographies saisissantes de ce tournage des temps de la «pitoune» et des embâcles, des visages d’hommes qui ont travaillé si fort, les pieds dans l’eau, les pieds sur les arbres.

Il y a un salon du livre à Notre-Dame-du-Laus. Des gens l’organisent et y croient. Ils invitent les écrivains à venir parler de leurs œuvres. Certains répondent à l’appel. Djemila Benhabib y était, généreuse et disponible. Je n’y ai pas rencontré le maire Tremblay de Chicoutimi, ce catholique pratiquant qui a de la difficulté à prononcer le nom de Djemila, mais qui sait sans doute dire le mot ashapmoushuane sans trébucher. Saurait-il seulement réciter la prière du Grand Lièvre qui se dit Tsheouapoush en anishinabé? Ce Tsheouapoush, aussi dit Mistapoush, le Grand Lièvre Filou, est en vérité Nanabozo, créateur des humains et des montagnes, esprit de l’eau et celui qui donne un nom à toute chose. Le Lièvre est un conteur et un littérateur, un créateur de mondes. Combien de mystère dans un seul poil de lièvre jaune, en automne?

Qui me dira pourquoi les gens du pays appellent aussi leur village Taram? As-tu perdu ta rame, mon beau voyageur? Non, je n’ai pas perdu ma rame, mais j’ai trouvé les fantômes des draveurs de la rivière, les esprits des canoteurs oueskarinis, les camps des colons canadiens, les caches des chasseurs, les sentiers de trappeurs et les pistes embrumées des voyageurs, des histoires aussi riches que la nature qui les abrite. Dans le bois, cela discute fort, entre lièvres filous et coyotes jongleurs. Ajoutez les humains, les chemins, les moulins et les trucks, les chevaux et les charges, cela vous inspire une roche solitaire. Ces histoires s’écrivent, s’inventent et se disent, d’où l’importance des livres et la très grande pertinence de tenir salon, à Notre-Dame-du-Laus.

Photo : Sylvain Majeau

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