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Notes de terrain

Pardon aux Boules

Par Serge Bouchard - 22/05/2013


Une de mes récentes chroniques, portant sur le village Les Boules, a heurté la sensibilité de bien des gens. Ai-je été mal entendu? Peut-être. Ai-je mal exprimé ma pensée? Certainement. J’écris ce texte pour présenter mes excuses. Surtout parce que j’ai utilisé une figure de style maladroite, une sorte de métonymie qui, en nommant Les Boules plutôt que la grande région environnante, a exprimé la partie à la place du tout.

Ce pays du Bas-Saint-Laurent, je l’aime profondément. J’y retourne même chaque été depuis des lunes. J’aime aussi démesurément tous les pays du Québec. Partout où je vais, je ne me désole jamais de la nature ou du monde. Partout, c’est le même problème: je désespère du bâti. Oubliez cette vaine opposition de «la région» et du «514». Je ne m’associe nullement à ce modèle simpliste. Le pire bâti est à Montréal et bien mal informé qui voudrait m’associer à l’observateur urbain passant trop vite dans le décor comme s’il n’en faisait pas partie. Cependant, le désastre est là, il se retrouve de Lachine à Sept-Îles, comme il se présente à Matane. De Inukjuak à Saint-Armand, de Rouyn à La Tuque, en passant par Mont-Laurier, Roberval ou Chibougamau, nous sommes aux temps barbares de l’architecture misérable et de l’aménagement brouillon. Et encore, ce n’est pas gentil pour les barbares! Nos paysages humains sont à repenser entièrement. Entre Shefferville et Laval, l’espace laissé à la joie esthétique est mince. Mes éloges de l’Abitibi ou mon amour de la Boréalie ne m’empêchent pas de décrire les affres des dégâts humains en ces mondes remarquables.

Je vis à Huberdeau, dans les Laurentides. Ce petit village est certes aimable et attachant, mais il n’est pas beau. La forêt mixte qui l’entoure est magnifique, les vallées glaciaires se faufilent dans le corps des collines cambriennes, la rivière Rouge, qui creuse son chemin dans le sable et les roches arrondies, est fabuleuse; nous sommes au paradis. Mais le sommes-nous vraiment? Vous seriez au beau milieu d’Huberdeau que vous ne verriez jamais la rivière. Le village lui tourne le dos. La forêt est omniprésente, mais elle finit par être invisible, car personne n’a ses arbres à cœur. La nature est profondément inspirante, mais qui s’en inspire? Comment un village de forêt en est-il venu à être si peu forestier? Ici, on ne construit pas en bois. L’architecture d’ensemble n’est pas une architecture et il n’y a pas d’ensemble. La Caisse populaire est une boîte carrée en briques pâles et en béton «drabe»; le bureau de poste, une boîte carrée en briques fédérales; l’école, une boîte carrée en espèce de crépi andalou. Et je ne dis rien de l’épicerie avec sa façade en céramique de Pompéi. On l’aura compris, mon village est une catastrophe sur le plan des aménagements humains. Or, cet échec a une histoire qui se répète bien souvent à l’échelle du pays. Cependant, nous avons à Huberdeau, comme dans bien des villages semblables, un comité pour l’avenir, une vie culturelle, le souci collectif de nous refaire une beauté. Des jeunes ménages ont choisi de vivre ici, il y a des artistes, des irréductibles du «819» et combien de villageois qui croient qu’il est possible de faire mieux. Ce mieux, nous le ferons ou pas; seul le temps pourra le dire.

Ma dénonciation des «cours à scrap», des aménagements douteux, du laisser-aller général dans le domaine des paysages n’est pas un acte de désamour, de désaveu ou d’irrespect. Bien au contraire, c’est une déclaration d’espoir et une sorte de cri du cœur. Oui, je le répète, voilà où je formule mes excuses auprès des gens des Boules. Dans ma chronique maladroite, j’ai trop tenu pour acquis la beauté des lieux, pour ne retenir que la mauvaise part de l’histoire. Et vous avez raison, Stéphanie Pelletier, j’ai surtout cédé à la tentation de jouer sur Les Boules, un toponyme de belle valeur.

Il y a beaucoup de beaux villages au Québec. Souvent ce sont des survivances d’avant le XXe siècle. La Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent ne sont pas en reste à ce chapitre. Considérant qu’une faute avouée est à moitié pardonnée, je réclame la moitié de ce pardon. Car, en effet, je ne peux effacer ce que j’ai écrit. J’annonce quand même que, sur la liste de mes chroniques à venir, je ferai un grand éloge du Bic, là où mon père, mon grand-père et mes arrière-grands-pères – ainsi soit-il – ont besogné et grandi. Car voilà bien ce qu’il nous reste, voilà bien ce qu’il nous faut pour vivre encore et nous remettre à bâtir ce que partout, nous avons trop négligé.

Photo : Studio du ruisseau

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