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Notes de terrain

Paw Paw French

Par Serge Bouchard - 17/02/2014

L’historien Jean Provencher est mon ami. Il est d’usage, au monde des amis, de s’enrichir les uns les autres, de partager ses passions et coups de cœur, de se relancer pour le mieux et, surtout, de travailler de concert à la bonne suite du monde. Ce qui suit découle d’une piste que l’auteur de Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent m’a récemment suggérée.

Depuis plusieurs années déjà, je m’intéresse aux francophones qui ont fait et parcouru une certaine Amérique et nous savons que la ville de Saint-Louis, dans l’État du Missouri, fut un centre important de leurs étonnantes entreprises. De 1760 à 1860, ils furent nombreux à vivre et à parler en français à Sainte-Geneviève, Saint-Charles, Saint-Joseph, Saint-Joachim, Florissant, toutes des paroisses sises dans les parages de Saint-Louis. Comment ne pas s’émerveiller devant l’ampleur des rêves et des courses de ces milliers d’anciens Canadiens français ? Ils furent à Saint-Paul au Minnesota, une ville fondée par Vital Guérin ; ils furent dans les monts aux Arcs (Ozarks) jusqu’à la prairie du Chien, dans le Wisconsin, et jusqu’à la Lèche-Française (Nashville) de Timothée Boucher, et la liste n’en finit plus. Le français parlé de ces coureurs de continent n’était pas celui de Voltaire, mais il devait ressembler à celui de Montaigne. Quoi qu’il en soit, il ne fut pas écrit et peu de savants l’ont étudié.

Mais il y a plus. Les Indiens ne sont jamais bien loin des vieux Canadiens des États-Unis. Les Métis se sont multipliés et de grands clans familiaux ont mêlé l’esprit du Manitou à celui de Jésus. Cela a donné la prière intime des Joseph Laflèche et des Henri Picotte de ce monde. La longue «piste des larmes» est passée par Saint-Louis en direction de l’Oklahoma, dans les années 1830. Cette langue française des Canadiens errants a appris l’algonquin des Illinois, le sioux des Omahas et des Osages, ainsi que l’iroquois des Cherokees. Les États-Uniens ont appelé ce français le Paw Paw French, reconnaissant peut-être une forme de métissage linguistique. Cependant, le quolibet Paw Paw nous indique assez que cette langue fut toujours dévalorisée pour l’ignorance qu’elle supposait. Personne ne l’a trouvée belle. Les gens de bien, soient-ils américains ou franco-français, n’ont jamais vraiment apprécié les exploits des coureurs des bois, les défis des traiteurs et des commerçants francophones de ce temps. Plus encore, nulle part n’a-t-on vraiment remarqué le merveilleux et, partant, la valeur des langues amé­rindiennes. Qu’est ce français devenu ? Celui d’Étienne Provost, de Toussaint Charbonneau, de Joseph Robidoux, de Joseph Philibert ? Ces coureurs d’Amérique avaient le verbe facile, dit-on, ils savaient raconter le monde sous toutes les coutures de ses obstacles et de ses libertés. Mais leurs contes se sont perdus dans le silence de l’oubli. Il n’en reste que des traces, des noms de lieux, des histoires méconnues de personnages démesurés.

Un article récent nous révèle qu’une tournure de cette langue, contre toute attente, a survécu jusqu’à aujourd’hui. Il existe à Saint-Joachim, à proximité de la ville de Saint-Louis, un endroit nommé Old Mine. À ce jour, l’écriteau à l’entrée est encore en français : «Bienvenue à la vieille mine». En ce lieu, le cimetière est rempli de croix en fer, des croix rouillées par le temps, des tiges tordues par l’oubli, la fatigue du métal, en quelque sorte. La société historique de l’endroit tente malgré tout de maintenir le souvenir «français», au sens de français de France, de la communauté. Si vous y allez un jour, vous rencontrerez quelques locuteurs de Paw Paw French. Ils sont une douzaine de vieux et de vieilles à le parler encore. Mais pourquoi et pour qui ? Rien ne résiste à la langue des Américains. Il est difficile de s’imaginer que le Mississipi, avant d’entendre son premier son d’anglais, s’était déjà familiarisé avec la parole délurée du Canadien français et avec le bagout du Français. Le grand fleuve avait porté les belles comptines créoles des Franco-amérindiens, les chants de joie des Illinois, les chants de guerre des Osages, les pleurs des Cherokees. 

Dans cette vieille mine, nous enterrerons sous peu un trésor à jamais perdu, la musique troublante d’un monde révolu, le français des hommes libres des montagnes, les jurons et les blagues des coureurs des bois et des plaines. Ce vieux français, originaire de la vallée du Saint-Laurent, rejoindra sous peu la complainte douloureuse de toutes les langues amérindiennes qui sont mortes dans l’indifférence universelle. Ici, gisent les accents et les tonalités, les images et les signes de ce que trop de gens appellent aujourd’hui des idiomes et des patois. Qu’on se le dise : cela meurt, une langue.
Merci, mon ami Provencher.



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