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Notes de terrain

Requiem pour le caribou

Par Serge Bouchard - 04/08/2014
Il y a quelques années, sur la route 117 près de Val-d’Or, un panneau routier aussi saisissant qu’attachant avertissait les automobilistes de la présence de caribous dans les parages.

La silhouette dessinée sur fond jaune était bel et bien celle d’un caribou, pas celle d’un orignal. Quelle magnifique entrée dans le subarctique, quelle belle occasion de remarquer la présence des pessières à cladonie, des pinèdes grises et des peuplements d’épinettes noires adultes bien pourvus en réserves de lichens arboricoles. Bienvenue dans le Nord, bienvenue en Abitibi, voilà la petite harde des caribous de Val-d’Or !

Le Rangifer tarandus caribou aime la paix sacrée des solitudes conifériennes. Son maître mythique, Pappakasik, réside dans les montagnes blanches, en plein cœur nordique du Québec. Ce maître algonquien est capricieux et il s’offusque du moindre sacrilège commis envers lui. Avant 1970, il restait encore des pays et des paysages sauvages dans la grande boréalie québécoise. Mais depuis, le calme s’est défait et tout le monde sacré des caribous des bois s’est écroulé. L’espèce est d’ailleurs en voie de disparaître dans tout le Canada. Contrairement à son frère, le caribou de la toundra, celui des bois ne se regroupe pas dans des hardes innombrables et spectaculaires. Il est plus discret, occupant par petits groupes les grandes forêts du subarctique. Nous ne connaissons pas ses habitudes, ses goûts et ses dégoûts. Mais nous savons qu’il ne supporte pas le bruit des hommes. La motoneige, les VTT, les opérations forestières agressives vers le Nord, les nouveaux chemins forestiers, les camps de chasse et de pêche, les pourvoiries, le trafic des camions pick-up, le bruit de la machinerie lourde, tout a défloré ces terres vierges. Le Maître des caribous réagit : il retire aux humains cette espèce patrimoniale qu’ils ne méritent pas.    

Les caribous de Val-d’Or ne sont plus que 20 individus, ils touchent au seuil du non-retour. Un peu plus et il faudra une agence de rencontre pour croiser les mâles et les femelles et des pouponnières pour protéger les faons lors des mises à bas. Étudier la harde, la sauver de l’extinction, tout cela coûterait bien trop cher. Les caribous de Val-d’Or ne valent pas le bois dans lequel ils vivent, ils ne seront jamais la fierté du lieu. Ils vont vivoter et probablement mourir, semble-t-il, dans l’indifférence générale, comme les har­des des monts Otish au nord de Chibougamau et du lac Magpie sur la Côte-Nord. Qu’en est-il de ceux du lac des Cœurs en haut d’Essi­pit, tout près du lac Gorgoton?  

Aucun gouvernement n’aura pris des mesures draconiennes pour  sauvegarder le caribou des bois, tout comme nous n’au­rons jamais su protéger nos territoires pour sauver la notion même de terres vierges. Les impératifs très ostentatoires de l’économie de croissance respectent rarement la sacralité des lieux. La religion du dollar n’est pas une religion subtile. Que sont 20 caribous du pléistocène − à part 20 pièces de 25 cennes! − dans le projet financier de la société avide qui juge son bonheur à la qualité de l’asphalte dans le stationnement du Canadian Tire ?
Le panneau nous annonçant ces caribous sur la route 117 a été enlevé. C’est comme un constat de décès. Et, l’an prochain, nous verrons émus, au Canal D, un documentaire européen sur la sauvegarde du dernier léopard des neiges ou du dernier toucan verbeux…

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