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Notes de terrain

Rose Bergeronne

Par Serge Bouchard - 19/09/2013


La mémoire de la pierre s’apparente à celle de l’eau. Le bruit de la vague qui se brise surla falaise est une musique aussi ancienne que celle du vent quand il siffle en butant contrele roc cambrien. Le mot «Bergeronne» fait référence à une berge haute, c’est le mot qu’utilisera naturellement Champlain lorsqu’il désignera le lieu, sur la Côte-Nord, en 1603. Cette façade contemple la mer depuis toujours; elle était là avant l’arrivée des Appalaches de l’autre côté du grand fleuve. Hautes berges, vous qui regardez la mer depuis un milliard d’années, qu’en dites-vous ?

Les Amérindiens ont toujours aimé l’endroit, ils ont planté leurs tentes de Bergeronnes la grande à Bergeronnes la petite, à Bon Désir, à Pupunapi, «là où l’eau ne gèle pas». Saumons, loups marins, fruits sauvages, les Tadoussaciens passaient de beaux étés aux environs des Bergeronnes. Ils ont connu les baleiniers, les explorateurs com­mer­çants, les vieux Basques, les vieux Français et les anciens Canadiens. De la mer jusqu’au lac Gorgotton, de la rivière aux Ours jusqu’au Saguenay, du Saguenay jusqu’à la rivière Manicouagan, ils ont tracé leurs chemins. Ils ont dessiné sur la surface de la pierre, au fil de l’eau, des pictogrammes aussi mystérieux que précieux, la représentation des esprits qui vivent dans la roche. Les Innus d’Essipit cultivent la mémoire de ces anciens passages, ils dessinent le futur dans le même esprit.

Ces terres furent pendant longtemps le domaine du roi, c’est-à-dire des territoires réservés pour la chasse et la pêche, pays réservé surtout pour la concession de monopoles à des seigneurs privilégiés. La Hudson’s Bay Company en sera maître pour le castor, de 1822 à 1842. La forêt était généreuse en beau bois debout, elle allait tomber dans la main des grands entrepreneurs. La vraie richesse n’était pas à la portée des petites gens, ainsi pensaient nos gouvernements. Pour le reste, hormis les Amérindiens qui fournissaient les fourrures, les Canadiens français furent exclus des lieux jusqu’en 1840. Une fois admis, ils colonisèrent et travaillèrent ferme.

Aux Bergeronnes, le travail apparaît dans les couches sédimentaires. On y a fait de la terre et du foin, coupé du beau bois, opéré des moulins à scie et à farine, trappé le castor, tué des loups marins, élevé des poules, produit beaucoup de fromage, fait des confitures de bleuets, construit des villages, des églises, des écoles, des foyers, ouvert des chemins, la liste des travaux et des jours impressionne. Le bon curé Thibault a même opéré dans les années 1940 une petite compagnie d’aviation pour évacuer les malades et pour transporter des biens essentiels. De petits avions, de grands pilotes, et des mécaniciens; l’histoire est remplie de projets, de magnifiques projets. Puis vinrent les revers de fortune, les incendies, l’indifférence des autorités, le temps vient trop souvent contrarier le rêve.

Cette baleine, que les Basques venaient de loin pour tuer, est aujourd’hui la vedette bien vivante de l’industrie touristique. La grosse bleue respire et souffle, au grand plaisir des bonnes âmes qui viennent d’aussi loin qu’elle pour seulement sentir sa présence. Mais il y a aussi les petits rorquals, l’orque épaulard et les phoques bonasses, qui sortent leur tête mouillée de l’eau pour mieux se faire photographier. Bergeronnes vit de ces milliers de pèlerins qui viennent en été à la mecque des mammifères marins. Cette côte qui est haute, cette mer qui est riche et profonde, ce pays intérieur qui est si vaste et si plein de voyages, tout cela nous nourrit. Et nous repensons au passé, de pointe de vieille flèche en pointe de vieille flèche.

Il y a plus vieux encore. Aux Bergeronnes, on a déjà exploité des carrières de granit. Ce gneiss de grande qualité avait une couleur rose. Sur le marché, on l’appelait justement «Rose Bergeronne». On dirait le nom d’une vieille grand-mère, le nom de la Terre Mère, qui est une roche en vérité, une vieille croûte d’une immense beauté.

Photo : André Chevrier

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