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Notes de terrain

Route 666

Par Serge Bouchard - 05/10/2017
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Cet été, je ne suis pas allé aux États-Unis. C’est pourtant chez moi une vieille habitude. Depuis 50 ans, j’ai tellement roulé ma bosse au sud de la frontière que j’ai fini par avoir la gueule d’un « chauffeur US », la silhouette de ces camionneurs québécois qui s’enivrent d’interstates et de truck stops, promenant leur belle machine entre Sainte-Foy et Santa Fe. Cent fois je suis parti, 100 fois je me suis plongé dans l’histoire de tous ces lieux, heureux comme un enfant qui en apprend toujours un peu plus, un site historique à la fois. Je crois bien avoir roulé dans tous les espaces américains, de la magnifique Chicago jusqu’à Flagstaff, de Tallahassee jusqu’à Anchorage, de El Paso à Omaha, de Charlottesville jusqu’à Bâton Rouge. À chacun de mes voyages, je me suis étonné de tous les paysages et me suis nourri à tous les récits. Mais à l’aube de ma vieillesse, force est d’admettre que l’Amérique de Trump sera venue à bout de mon émerveillement. Si j’ai évité les routes américaines cet été, ce n’est pas à cause de la valeur de notre dollar. C’est que, soudainement, elles avaient perdu de leur charme, comme si elles menaient toutes à des culs-de-sac.

L’élection de cet étrange personnage qu’est Donald Trump nous apparaît encore et encore telle une mauvaise surprise. Comment les Américains ont-ils pu tomber si bas ?

Depuis des mois, nous allons de farces en étonnements divers. L’imbécile a pollué la planète politique, déshonorant son pays, un jour après l’autre. Mais le pire, ce sont les effets pervers de ses messages. Les paroles irresponsables de Donald Trump ont fini par libérer la Bête. Elles ont laissé refleurir la théorie d’un grand complot. Le reste coule de source. Néonazisme, suprématie blanche, fascisme extrême, clan, Meute, chevalier de la patrie, le sol, le sang, le mythe, la croisade; les mots veulent dire quelque chose et, à la fin, ils en disent plus qu’ils ne le voudraient. C’est comme si la pensée et les images s’emballaient, allant jusqu’à donner aux mots des résonnances que l’on doit qualifier d’effrayantes. La croix de feu, la croix gammée, les emblèmes mortifères; toutes ces expressions finissent par avoir un uniforme, une couleur, le noir de l’intimidation, la tête de la mort.

Rien ne se perd, tout se recycle, de la vieille photo d’Hitler jusqu’à son infâme svastika, et jusqu’aux peurs qu’il n’a jamais cessé de créer. Il faut se pincer pour réaliser que, aux États-Unis, le KKK enfile encore son costume pathétique, qu’il recrute des membres et reprend du service. Ils ne sont peut-être pas nombreux, ces misérables, ou peut-être le sont-ils; il n’empêche que ce poison est si virulent qu’un seul scorpion est un scorpion de trop. Le mal n’était pas mort, il était simplement tapi, comme une bactérie qui vit à la surface de notre peau en attendant l’heure de pénétrer dans notre corps pour mieux l’envahir en profondeur. Inflammation, douleur, prolifération, contagion, le discours haineux du raciste ordinaire est comme du pus qui s’écoule de l’abcès. Ce pus, c’est la bêtise pure; une bêtise qui suinte, qui fait son chemin en suivant la pente des pires penchants humains.

Non, cet été, j’ai évité les grandes routes américaines comme on se tient à distance d’un foyer d’infection. Je n’aurais pas vu de la même manière ces camions sudistes roulant sur les autoroutes, arborant fièrement le drapeau des confédérés. J’aurais vu d’un mauvais œil ces monuments élevant sur un piédestal des individus abjects. J’aurais été mal à l’aise de simplement séjourner dans cet air empoisonné par tant d’insanités ordinaires.

Il a été dit que la vraie démocratie repose sur une bonne éducation des citoyens. Or, il est là l’échec; il est là, l’abcès. Le président des États-Unis personnifie l’esprit simple; il glorifie l’ignorance. Donald Trump est un être mal élevé; il est l’illustration parfaite de l’inculture. Il ne lit pas; il n’a jamais lu. Ignare, il est le champion de tous ceux qui ne connaissent pas leur géographie, leur propre histoire; des gens qui méprisent les principes élémentaires de la morale, de la philosophie, de la science et qui ne savent rien de ce que cela veut dire, être un humain.

Il s’en faudrait de peu pour que la route 66, légendaire et inspirante, soit rebaptisée la route 666 – eh oui, le chiffre du diable. Bien goudronnée, sulfureuse, elle deviendrait officiellement la grande avenue des défilés fascistes. Imaginez l’effet, monsieur Trump : les casques de fer, le bruit des bottes, la boucane noire des moteurs brûlants… Comme quoi les temps changent rapidement; le climat aussi qui échauffe jusqu’aux mauvais esprits.
 

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