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Notes de terrain

Un jeune homme nommé Ahuntsic

Serge Bouchad - 25/03/2014
Au mois de juin de l’année 1625, au sein d’une flottille huronne, le récollet Nicolas Viel, qui a passé deux ans en Huronie dans la baie Georgienne, revient parmi les siens pour se reposer à Québec. Les canots ont descendu le cours de
la rivière des Outaouais, ils ont traversé le lac des Deux-Montagnes, voici qu’ils empruntent la rivière des Prairies pour passer entre les îles alors inhabitées de Montréal et Jésus. Plutôt que de faire un portage, les voyageurs décident de sauter un gros rapide, celui qui allait recevoir le nom de Sault-au-Récollet. Et pour cause. Le canot dans lequel le missionnaire prend place se renverse, le pauvre frère se noie, ainsi qu’un tout jeune homme appelé Ahuntsic. C’est un drame typique des premiers temps de la Nouvelle-France, les grands voyages en canot s’avérant souvent dangereux. Le frère Nicolas Viel est mort, victime d’un accident de travail.

L’événement n’a pas été capté par un Iphone, ni diffusé sur YouTube. Seuls les compagnons hurons du frère Viel ont été témoins de la scène tragique et ils ont rapporté  la nouvelle à leur arrivée à Québec. La machine à rumeurs se met en branle, si bien que quelques années plus tard, Récollets et Jésuites écriront que les Hurons ont assassiné Nicolas Viel et déguisé le meurtre en accident. Assommé, puis jeté à l’eau. Or, on raconte que le petit Ahuntsic aurait subi un sort identique. Pourquoi? Nul ne le sait.

La thèse du crime sauvage arrange bien les arguments de propagande missionnaire. Les Récollets cherchaient à faire valoir leurs services dans une Nouvelle-France d’où ils venaient d’être évincés par les Jésuites. Quant à ces derniers, ils voulaient illustrer la dangerosité du métier de missionnaire afin d’émouvoir les mécènes en France. Dans les deux cas, un martyr ne nuit pas au dossier. L’histoire nationale catholique n’a jamais répugné à augmenter le nombre de ses martyrs canadiens. Pour rendre les assassins plus barbares et plus cruels, certains auteurs finiront même par accuser les Iroquois, et on fera du jeune Ahuntsic un néophyte français sans nom connu. En 1942, Archange Godbout, un prêtre historien obsédé de généalogie française, aurait démontré que le petit Ahuntsic était bel et bien un jeune Français. Ce sont les Hurons qui lui auraient donné ce surnom de Ahuntsic, le nom d’un poisson, «petit et frétillant».    

Et pourquoi un petit Français frétillant, néophyte de son état, sans nom connu, se serait-il trouvé dans un canot qui se dirigeait vers Québec en 1625? Il fallait faire un bien grand détour pour compliquer ainsi l’histoire. Car nous sommes à l’époque des Étienne Brûlé, Jean Nicollet, Nicolas de Vignau et Nicolas Marsolet. Nous connaissons assez bien les noms des jeunes Français qui se firent truchements en vivant parmi les Hurons, les Algonquins et les Montagnais. Le petit frétillant aurait-il passé entre les mailles de l’histoire? Accompagnait-il, depuis 1622, les récollets le Caron, Viel et Sagard chez les Hurons, sans que personne ne mentionne jamais son nom? Ou serait-il tout simplement un jeune Huron nommé Ahuntsic que Viel ramenait à Québec pour l’instruire et le baptiser?

L’histoire de Montréal est pleine de rendez-vous manqués de ce type. Nous avons deux quartiers dont les noms font honneur aux grandes époques amérindiennes : Hochelaga et Ahuntsic, deux mots de la famille iroquoienne. Mais il fallait ajouter Maisonneuve au premier et franciser le second, pour cacher toujours un peu plus cet Indien que nous ne saurions voir. 


Photo : collections.banq.qc.ca

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