Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Notes de terrain

Un serpent toxique à Gogama

Par Serge Bouchard - 31/03/2015


Je me souviens d’être passé là, il y a quelques années. Je voyageais dans cette région de l’Ontario pour donner des conférences sur les réalités autochtones auprès des entreprises forestières.

Dit autrement, j’allais parler de l’histoire des Amérindiens aux «gars de bois», question d’apaiser les esprits, de réconcilier les âmes, de construire un avenir. Travail difficile en vérité, au fil de routes isolées et exigeantes, ah ! que les heures étaient longues et les restaurants rares ! Cette tournée me menait à Kapuskasing, Timmins, Chapleau, Sudbury – en passant par Gogama. Oui, je me souviens de la 144 nord, de ma Honda enneigée, d’un orignal en particulier et d’un froid à faire sautiller le corbeau. Je me disais qu’en ces pays, la beauté des rivières, le mystère des forêts, la pureté de l’eau et les animaux sauvages constituaient un trésor national. Vous me voyez venir, bien sûr.

J’imagine un beau train sillonnant ces paysages. Car un train peut être beau, et serviable, avec sa locomotive bien dessinée, ses wagons familiers, son allure de légende. Le train fait partie de l’histoire du Canada, on le sait. Il a charrié tant de blé, des planches et des madriers, des tonnes de marchandises, il a charrié des gens, des histoires. Cependant, le voilà qui déraille, littéralement, ce train commode qui reliait des gens et des régions, celui-là qui nous faisait rêver et voyager ; n’essayez pas de le prendre, il a disparu. Nos rails ne sont plus au service des gens, ils sont au service du pétrole. Au Canada, il faut être un baril pour voyager en train. Au Canada, de toute manière, il faut être un orignal ou un anthropologue pour faire un croche par Gogama.

La communauté des Anishinabes (algonquins ojibways) de Mattagami vit sur les rives du lac du même nom, dans le nord de l’Ontario. Le toponyme est identique – à un «t» près – à celui du lac Matagami en Abitibi et il signifie «rencontre des eaux» dans les langues algonquiennes. Le beau lac se décharge dans la rivière appelée aussi Mattagami qui, elle, s’en va rejoindre la rivière Moose vers la baie James. Oui, une région magnifique ! Les Anishinabes du lac Mattagami ont signé le Traité numéro 9 en 1905. Contre des promesses faites par des fonctionnaires à la langue plus que fourchue, dont le fabuleux Duncan Campbell Scott, grand mépriseur d’Indiens et longtemps chef des Affaires indiennes du Canada, ils ont cédé leurs terres ancestrales du nord de l’Ontario aux bons soins du gouvernement fédéral.  Durant le XXe siècle, ils ont vu se construire le chemin de fer du CN ainsi que de nombreux barrages ; ils ont été témoins de l’exploitation très intensive de la forêt, ont vu ouvrir et fermer de grandes scieries, ont connu les feux et les repousses. Près de Mattagami se trouve le village de Gogama qui compte moins de 1 000 résidants regroupés sur les rives du lac Minisinakwa. On parle français  à Gogama, on parle algonquin à Mattagami, et dans les deux cas, on compte sur la beauté de la nature pour assurer l’avenir des communautés. De la pêche, de la chasse, du canot, des lacs et des lacs, de la méditation en forêt boréale. C’est une chose précieuse et rare que de pouvoir respirer en paix dans la paix virginale du monde.

Or, imaginez que dans cette paix virginale, un convoi de pétrole déraille et explose. Eh oui, comme c’est arrivé à Gogama, en pleine nuit, on dirait en cachette. Le convoi arrivait de l’Alberta bitumineuse et se rendait à la raffinerie de Lévis. Tout un trajet pour un pareil char­gement, cela s’appelle tenter le diable. Les accidents ferroviaires se multiplient et ce n’est pas la première fois que le pire arrive. En matière de transport pétro­lier, nous sommes immensément floués. Non, ne comptez plus sur le train pour vous déplacer, ne comptez pas sur lui pour faire partie de la vie. Le train est devenu une ombre noire qui serpente dans nos cours, c’est un serpent toxique, c’est une poudrière de matières dangereuses en mouvement, un poison explosif qui traverse des villages vulnérables et des forêts précieuses. Il est inconcevable d’avoir transformé le réseau ferroviaire canadien en un pipeline sur rail, sans le dire à personne. Il est irresponsable de transporter une telle quantité de pétrole sale dans des wagons-citernes dont on sait qu’ils quittent les rails régulièrement, qu’ils s’éventrent, s’enflamment, qu’ils tuent des gens et noircissent les lieux et les rivières, qu’ils entachent la beauté du monde.

Qui, au Canada, connaissait le lac Mégantic avant la tragédie du train fantôme ? Qui, au Québec, connaissait Gogama avant le déraillement des wagons de pétrole ?  Nous apprenons notre géographie au fil des tragédies. À Gogama, ce ne sont plus les poissons qui sautent, ce sont les trains.

Afficher tous les textes de cette section