Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Notes de terrain

Une Terre neuve

Par Serge Bouchard - 27/10/2016
-
La nouvelle est de taille, mais je ne sais pas si elle a pesé son juste poids dans la balance médiatique.  Les astrophysiciens viennent de détecter une autre Terre, et cette Terre neuve ne se trouve pas aux confins de la galaxie, à deux cent mille années-lumière de notre Soleil, comme la majorité des autres planètes récemment découvertes.

Elle est au contraire toute proche, à 4,2 années-lumière, autant dire à côté. Son nom le dit, Proxima b. Nous n’avons pas tous, de la gravité, la même vision. Je veux bien lire que Stephen Harper se lance dans les affaires, je veux bien apprendre que le médecin de Donald Trump lui a signé un billet confirmant le bon état de sa santé mentale mais, en vérité, ces nouvelles sont comme des bulles de gaz qui éclatent et s’évaporent. Elles ont une importance très relative. Cependant, découvrir une autre Terre gravitant autour de l’étoile voisine de notre système solaire, cette naine rouge appelée Proxima du Centaure, cela est une nouvelle historique. Déjà, la découverte de l’existence d’exoplanètes représentait un grand exploit scientifique; depuis un demi-siècle, l’astrophysique a fait des pas de géant dans sa quête pour comprendre la complexité de l’Univers. Mais trouver une planète comparable à la Terre dans le système de l’étoile voisine, cela dépasse toutes les attentes. C’est un choc.
 
Or, prenons-nous la juste mesure de l’Univers ? Avons-nous une petite idée des distances cosmiques ? Savons-nous apprécier les découvertes qui dépassent le bout de notre nez ? J’en doute. Lorsque nous regardons les étoiles, avons-nous la sensibilité, je dirais la culture, pour vraiment «voir» la profondeur de ce que nous envisageons ? D’ailleurs, comment verrions-nous le ciel, comment apercevrions-nous la Voie lactée, aveuglés comme nous le sommes par l’éblouissement de nos villes ? Il devient difficile de s’effrayer devant la profondeur d’un tel infini. Nous sommes réputés être de la «poussière d’étoile», mais sommes-nous vraiment à la hauteur de notre réputation ? Nous pourrions bien apprendre «en passant» qu’il y a de l’eau sur Proxima b, qu’il fait 30˚C à sa surface, qu’il y a une atmosphère, de l’oxygène, un ciel bleu foncé teinté de rouge, nous pourrions apprendre tout cela et continuer à chasser des Pokémon dans le stationnement d’un centre commercial.

Dans l’intervalle, à toutes les heures qui passent, la sonde Voyager 1 parcourt 60 000 kilomètres dans le vide intersidéral. Depuis 39 ans qu’elle est partie, elle est maintenant éloignée de plus de 20 milliards de kilomètres de la Terre et elle ajoute à cette distance 17 kilomètres chaque seconde. La vitesse peut nous sembler grande, mais à l’échelle du Cosmos, ce déplacement est aussi dérisoire que pathétique.

Voyager 1 atteindra le voisinage d’une étoile proche, Gliese, dans seulement 40 000 ans. Ces chiffres, tous ces chiffres, sont aussi effrayants qu’humiliants. Avec les moyens dont nous disposons à présent, il nous faudrait pour nous rendre aux alentours de Sirius, si brillante dans le ciel, 300 000 ans de notre temps. Cela illustre combien nous sommes de petits limaçons aux yeux de l’Univers. Pour seulement espérer atteindre la nouvelle Terre dans le système de Proxima du Centaure, il sera nécessaire de développer un transporteur se déplaçant à au moins la moitié de la vitesse de la lumière. Alors, le voyage pour s’y rendre prendrait huit années et demie. L’expédition aller-retour pourrait durer une vingtaine d’années, ce qui est noble et faisable, si l’équipage est de bonne compagnie et de bonne conversation, s’il y a assez de manger à bord, et quelques distractions. Mais encore. Pour maintenir l’intérêt des Terriens durant cette longue équipée dans l’espace, il sera impératif de recruter une super-vedette dont le rôle sera de rappeler régulièrement aux oublieux et aux distraits l’importance de l’aventure. 

Imaginons la scène : après huit ans et demi de voyagement, un vaisseau terrestre piloté par des Homo sapiens sapiens, version 3.0, se pose sur la Terre neuve Proxima b. Plus il s’approche du sol, plus on découvre de la verdure, de l’eau bleue, des arbres colossaux, des oiseaux multicolores. Comme une grosse orange sanguine, Proxima réchauffe et éclaire sa planète. Les membres de l’équipage en tremblent : ils auront le bonheur de fouler une terre vierge, de respirer l’air d’une nature pure, ils pourront entrer en contact avec des paysages jamais vus, jamais explorés. Aussitôt débarqué du vaisseau, le commandant lance une phrase anodine – qui deviendra historique : «Profitons-en pour faire la vidange d’huile, il y a un lac juste à côté…»   


Image: ESO/M. Kornmesser, Vue d'artiste de Proxima du Centaure b

Afficher tous les textes de cette section