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Notes de terrain

Une route, au ciel

Par Serge Bouchard - 18/02/2015
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Cet hiver je suis encabané, comme un ours dans son trou. Je réfléchis, le museau entre les pattes, ma pensée se promène, j’écris, j’écris, et n’ayant pas de route à parcourir, je vois dans ma tête celle qui mène d’aujourd’hui jusqu’à la fin des temps. Cela va comme suit. Lorsque meurt un bon camionneur, Dieu le reçoit au ciel en lui remettant les clés d’un beau camion flambant neuf, disons le camion de ses rêves…

Le défunt prend aussitôt le volant et s’engage sur une route infinie, sans goulots ni entraves. Le pavé est parfaitement lisse. Chaque jour, l’asphalte a été posé la veille ; la surface est d’une grande beauté noire, on peut sentir encore le goudron frais. Les lignes sont bien tracées, la peinture est fraîche et le trait, franc – lignes jaunes, blanches, pointillées – sans qu’aucun maladroit ou petit drôle n’ait roulé dessus avant qu’elles ne soient tout à fait sèches.

Cette route est une ligne droite, avec quelques courbes sympathiques,  juste pour se rappeler qu’on roule. Il n’y a ni côtes dangereuses, ni descentes maudites. Le moteur céleste n’a jamais besoin d’ajustements, de révisions, de réparations. Inutile d’ouvrir le capot, la mécanique est sans faille, les freins inusables, les pneus increvables. Même pas besoin de faire le plein de carburant. Dieu a fuelé la machine pour la distance de l’éternité. Le camion est un Mack rouge pour ceux qui aiment le rouge, un Mack noir pour ceux qui aiment le noir, mat ou luisant, selon les désirs du chauffeur. Pour compagnon, parce que vous conduisez un Mack, Dieu vous donne un petit chien bouledogue, comme celui qui trône sur le nez du camion. Ce chiot s’appelle Boris. Mais si vous le souhaitez, il n’y a qu’à demander une autre marque. Dieu honore tous les camions : il peut vous fournir un Peterbilt classique, un Western Star, un Freightliner, un International Eagle ou même un Volvo. Mais alors, vous n’aurez pas de chien.

Le camionneur dans le ciel livre des plumes pour les ailes des anges, des harpes et des partitions de cantiques, il charrie aussi des petits gâteaux, des sucreries, du Dream Whip, peut-être même des cerises de France. La route est parsemée d’anciens truck stops, ces restaurants nostalgiques où la serveuse s’appelle Lise. Elle vous sert un café et une soupe avant même que vous ne soyez assis. Vous pouvez manger des montagnes de viande hachée et des tartes à la meringue sans engraisser.

Les paysages défilent, tous plus beaux les uns que les autres. Il y a des montagnes, des vallées, des vues sur l’océan étourdissantes, on traverse des déserts, des forêts magnifiques d’épinettes noires, on croise des boisés de chênes et quelquefois des ormes solitaires, on aperçoit des villes aussi, qui disent «Bienvenue !» – aucun bouchon n’en gêne l’entrée. Les essuie-glaces ne servent à rien, ni la chaufferette d’ailleurs, car il fait toujours beau. Pas de verglas, de brouillards ou de blizzards, pas de vents latéraux, pas de vent dans la face. Les couchers de soleil sont à mourir – si on n’était déjà mort. La radio joue du blues, du jazz, du country, du folk, la radio raconte parfois des histoires, les chauffeurs écoutent, ils écoutent des reprises de la fameuse émission De Remarquables Oubliés, en boucle, pendant des siècles. Lorsque la fatigue se fait sentir, ils s’endorment comme des anges.

Il y a dans le ciel une route du Nord. On y voit des caribous courir, des ours et des loups, des renards et des carcajous. Et la nuit, lorsque le camion ronronne, immobile sur le bord de la route, le lynx vient dormir en boule sur le capot, juste pour te faire plaisir. Il y a dans le ciel une route des Plaines. On y poursuit des nuages pendant des heures et des heures, sans jamais les rattraper. Il y a des routes qui traversent des déserts ; on roule tout le temps au soleil, un soleil climatisé, avec une remorque chromée qui ne se salit jamais. En prime, il ne se trouve sur ces routes idéales ni pesée pour trahir les excès de votre poids lourd, ni police des camions, ni postes de douane.

Mon camion s’appellerait Espérance ; dans cette cellule tranquille, je ferais des réflexions longues comme des prières et des méditations sur la voie, la liberté, interminables et profondes. J’écrirais Travels with Boris. Mes amours me parleraient dans ma tête et je les rassurerais en retour, à propos de la paix, de la solitude bienfaisante, sachant qu’au bout de la route, à la dernière sortie pour la dernière halte, nous allions tous nous retrouver.

Voilà mon rêve, le soir pour m’endormir, quand je veux chasser de mon esprit la fatigue des chicanes et des tempêtes de la vie.

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