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Notes de terrain

Voyage au cœur d'un pipeline

Par Serge Bouchard - 28/01/2015


Dans les années 1950, les mères battaient encore leurs enfants lorsqu’ils commettaient des fautes graves. Aucune loi n’empêchait les parents d’exercer leur courroux sur les fesses de leurs rejetons. Je me souviens d’en avoir mangé toute
une, à l’occasion de la construction d’un pipeline à Pointe-aux-Trembles. À cette époque, un grand nombre de raffineries de pétrole faisaient la fierté de la province de Québec. Ces raffineries se con­centraient en un seul lieu, presque à l’extrémité est de l’île de Montréal.

Notre terrain de jeu se perdait dans des réseaux de grands tuyaux; une épaisse fumée jaune sortait des cheminées, qui sentait les œufs pourris. Torches enflammées et ampoules électriques illuminaient le ciel, la nuit, créant l’impression d’une cité fantôme où se terraient des mons­tres. Or, ces monstres de la pétrochimie rejetaient directement dans le fleuve, tout près du quai de la rue Marien, leurs résidus de pétrole; le pipi noir de la prospérité.

Les «compagnies d’huile» avaient entrepris la construction d’un pipeline souterrain entre le quai et la rue Sherbrooke. Cela creusait une grande tranchée dans le sol calcaire, qui attirait les enfants du quartier. Dans le fond de cette tranchée, de gros tuyaux avec, à intervalle régulier, des bouches pour y pénétrer. Ce chantier était laissé sans surveillance et nous pouvions y jouer à volonté. Nos mères nous interdisaient absolument de nous aventurer dans ces coins-là, ce qui les rendait absolument irrésistibles. Aussi, fus-je pris en flagrant délit de courir en petit bonhomme à l’intérieur du pipeline, d’une bouche à l’autre, pour impressionner mes copains. C’est alors que ma mère a choisi de sortir la verge de la punition. Je connais donc le pipeline de l’intérieur.

J’ai vu le fleuve Saint-Laurent charrier de l’huile brune à une époque où le mot «environnement» n’existait pas. J’ai connu les sols contaminés, la nature morte, les carrières dénudées, les camions d’huile, la féérie chimique des nuits d’été. J’ai entendu le bruit incessant du raffinage, senti son odeur, son inoubliable puanteur; j’ai connu les explosions des réservoirs, la mort tragique des pipe-fitters, la fatigue des chauffeurs de truck attablés au delicatessen, la nuit, le jour, en hiver, en été, entre la Shell et la Texaco. Le pétrole était notre monde et ce monde était toxique. Mais, dans les années 1950, la toxicité faisait partie de la prospérité. Amenez-en du pétrole! Charrions-en du pétrole! Dans ce temps-là, le pétrole, ce n’était pas de l’énergie; c’était juste du «gaz».

Je suis vieux, aujourd’hui, et il ne me viendrait plus à l’idée de courir en petit bonhomme dans un gros tuyau. Mais j’ai toujours les yeux ouverts. Je vois que le pétrole d’aujourd’hui est plus sale que celui d’hier. Et voici que l’on projette la construction d’un super-oléoduc en provenance de l’Alberta, lequel va passer, non pas dans Outremont, mais bien dans le quartier de ma jeunesse, l’est de Montréal.

Devrais-je m’en étonner? En plus, ce pipeline traversera tout le sud du Québec, répandant son mal comme une peste noire à la grandeur du territoire. Selon les dires des promoteurs, ce projet serait un grand bienfait pour le monde. Les «compagnies d’huile» s’appellent désormais des «entreprises énergétiques»; elles travaillent pour le bien commun et pour la qualité de nos vies. Tant leur image que leur discours nous font valoir, une publicité après l’autre, un progrès responsable, des richesses réconfortantes et de vertes vallées. Autant dire le paradis terrestre.
En vérité, nous sommes en train de nous engluer dans nos mauvaises habitudes. Nous sommes des automobiles et nous baignons dans l’huile. Le voyage au long cours du grand serpent noir aura des retombées pour tous: des gouttes sales de richesse tout au long du trajet. Serait-ce cela, le progrès? Les mères ne battent plus leurs enfants; c’est devenu un crime. Mais quant aux dommages collatéraux de l’enrichissement collectif, nous nous enfonçons. Je dirais que, dans ma jeunesse, on en brassait et on ne se contait pas de menteries: on savait que c’en était. Aujourd’hui, on en brasse tout autant, mais on prétend brasser des affaires propres.
Or, de la «marde» propre, cela n’existe pas.

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