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Société

Céline Lafontaine: Gare aux néo-charlatans!

Propos recueillis par Elias Levy - 23/10/2014
Professeure agrégée de sociologie à l'Université de Montréal, spécialiste reconnue des enjeux socioéconomiques de l'innovation technologique médicale, Céline Lafontaine vient de publier un essai très documenté, brillant et dérangeant, sur la commercialisation effrénée du corps humain, Le corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bioéconomie, aux Éditions du Seuil.


Le titre de votre essai renvoie au concept de «bioéconomie». Comment le définissez-vous?

C’est un modèle de développement promulgué par l’OCDE (Organisation de Coopé­ration et de Développement Éco­no­­miques) dans lequel les processus biologiques deviennent source de productivité. La bioéconomie touche donc l’ensemble des secteurs de l’activité sociale. On peut penser par exemple aux OGM qui sont censés accroître la productivité de l’agriculture industrielle. Mais je m’intéresse plus particulièrement à la bioéconomie du corps humain, cons­truite sur la marchandisation du corps en pièces détachées: organes, tissus, cellules, ovules, etc. Une fois transformée dans les laboratoires, cette «matière première» acquiert une valeur économique. Aujourd’hui, presque tout le monde a un échantillon de son corps entreposé dans un laboratoire et devient ainsi l’objet d’expérimentations. En fait, le «corps-marché» constitue l’infrastructure économique de la «société post-mortelle» dans laquelle le maintien, le contrôle, l’amélioration et le prolongement de la vitalité corporelle sont devenus des valeurs centrales.

Vous portez un regard très critique sur certaines tendances de la bioéconomie concernant la lutte contre le vieillissement. Pouvez-vous résumer votre point de vue sur cette question?

La quête d’immortalité par la science relève davantage du mythe et d’une nouvelle religion que de la science elle-même. Quand un chercheur promet de prolonger indéfiniment la vie, il sort du cadre de la rationalité scientifique. L’idéal de performance est au cœur du concept de société post-mortelle qui a pour but de transformer le corps humain. La nanomédecine offre un bon exemple du nouveau modèle de corps humain porté par la bioéconomie. C’est le seul grand projet technoscientifique dans le domaine médical qui recoupe à la fois la médecine prédictive, la médecine personnalisée et la médecine régénératrice. Quand on analyse ce phénomène sous l’angle sociologique, on s’aperçoit qu’il s’agit aussi d’une nouvelle conception du corps et d’une nouvelle façon de penser l’individu.

La bioéconomie ne cesse en effet de clamer que le vieillissement sera prochainement vaincu.

La bioéconomie promet aux personnes âgées de stopper leur vieillissement grâce aux thérapies cellulaires. Il faut bien comprendre que je ne suis pas contre la recherche. Si la médecine régénératrice permet, disons, de réparer des parties de la vessie d’un enfant, je considère qu’il s’agit là d’une avancée médicale extraordinaire. Mais en même temps, dans d’autres domaines, la médecine régénératrice fait miroiter que ses techniques permettront bientôt de venir à bout de l’âge. Le problème, c’est que cette vision très utopiste accentue la dévalorisation du vieillissement qui, de plus en plus, est associé à une maladie. Ne nous leurrons pas: la bioéconomie se fonde sur de fausses promesses qui ne se réaliseront jamais!

Menace-t-elle les systèmes de santé publics?

Oui. C’est tout le modèle sur lequel est érigé notre système public de santé qui est profondément chambardé et même remis en question.

Photo: Julie Durocher

Lire la suite dans notre numéro de novembre 2014

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