Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Société

Des ingénieurs à l'hôpital

Par Dominique Forget - 17/02/2014

Ce que vous ne verrez pas dans les futurs méga-hôpitaux.

«C’est la fête, c’est la fête/Service garanti impec.» La ritournelle du film de Disney La Belle et la Bête résonne dans ma tête, alors que je suis en route vers le chantier du site Glen où l’on s’active à achever le super-hôpital du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). La Belle et la Bête est l’un de mes films d’animation préférés – particuliè­rement la scène où s’organise un repas grandiose dans la séquence chantée C’est la fête – et, au téléphone il y a quelques semaines, la porte-parole du CUSM m’a bien avertie: «Avec le site Glen, on veut recréer l’effet Disney.» Ah bon! Mais que peuvent bien avoir en commun un empire du divertissement et un centre hospitalier?

À l’angle du boulevard Décarie et de la rue Saint-Jacques, à Montréal, force est de constater que le campus du futur hôpital ne ressemble en rien au Royaume enchanté de Disney. Mickey et Blanche-Neige manquent à l’appel et les pavillons qui s’élèvent sur le site, dont l’inauguration est prévue pour l’été 2015, n’ont rien à voir avec le château de Cendrillon.

«C’est le concept d’arrière-scène développé au complexe Walt Disney World, en Floride, qui nous intéresse», précise d’emblée Imma Franco qui a commencé sa carrière comme inhalothérapeute et qui dirige aujourd’hui la planification des services du nouvel hôpital. «On s’en est inspiré pour optimiser les déplacements du personnel soignant, des patients et des marchandises», explique-t-elle.

Vous avez déjà visité le complexe du Walt Disney World Resort? Si oui, il y a alors fort à parier que vous n’y avez jamais croisé un employé poussant une benne à ordures ou la Belle au bois dormant déambulant sur le site pendant sa pause cigarette. C’est que, sous les attractions du parc, se trouve un vaste réseau de tunnels – l’arrière-scène – par lesquels circulent les employés, tandis que, en haut, à l’avant-scène, la magie règne, intacte.

«Aujourd’hui, cette façon d’organiser l’espace influence la conception des hôpitaux», poursuit Imma Franco. C’est ainsi que, au CUSM, tout comme au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) qui devrait ouvrir ses portes au printemps 2016, il y aura une «arrière-scène», et pas seulement au sous-sol.

Avec ses 500 lits et ses 20 salles d’opération, le complexe ultramoderne du CUSM est une petite ville en soi. Les ingénieurs Yves Gauthier et Josée Éthier, qui dirigent la conception des espaces pour la firme SNC-Lavalin, partenaire du CUSM, m’entraînent d’un étage à l’autre, tandis que des ouvriers s’affairent à élever des murs. À chacun des 10 étages, un corridor «secret» traverse l’édifice, telle une colonne vertébrale. Il servira de passage aux patients sur civière, qui accéderont aux salles d’examen par des ascenseurs réservés. Semblable scénario pour le transport des marchandises propres (les instruments chirurgicaux stérilisés, par exemple) et pour les objets souillés (ordures, literie et vaisselle sales, etc.). Chacun son ascenseur. Même les visiteurs auront droit aux leurs, mais sans accès à l’arrière-scène.

«Contrairement à ce qui se passe dans les hôpitaux actuels, un patient en jaquette dans son fauteuil roulant ne se retrouvera plus dans l’ascenseur avec un concierge, son chariot ménager et des visiteurs venus de l’extérieur», se réjouit Imma Franco. Cette «ségrégation des flux», selon le jargon employé par les concepteurs, per­mettra à la fois d’assurer plus d’intimité aux patients et de réduire la propagation des infections nosocomiales. Mieux encore, on pourra augmenter l’efficacité du personnel soignant, car les services ambulatoires, qui amèneront chaque année 300 000 visiteurs au site Glen, seront concentrés aux premiers étages, histoire d’éviter de trop solliciter les ascenseurs. «Si une infirmière doit se rendre aux étages supérieurs, où seront hospitalisés les patients, elle économisera de précieuses minutes», estime Mme Franco.

Place à l'optimisation

Aux États-Unis, on s’inspire depuis longtemps des pratiques des compagnies membres du Fortune 500 pour administrer les soins. Le bouquin If Disney Ran Your Hospital. 9 ½ Things You Would Do Differently est devenu un best-seller. Au Québec, en revanche, on a longtemps hésité à appliquer une logique d’entreprise aux soins de santé. La construction des nouveaux super-hôpitaux du CUSM et du CHUM, sans parler des méga-projets de l’Hôpital général juif et du CHU Sainte-Justine, change la donne. Le mot «optimisation» est sur les lèvres de toutes les équipes de conception.

«Il était temps», s’exclame l’ingénieur industriel Claude Olivier, professeur au département de génie de la production automatisée à l’École de technologie supérieure, qui a analysé le fonctionnement de plusieurs hôpitaux, autant à Montréal qu’en région éloignée. «Sur le plan médical, estime-t-il, le Québec offre des soins de premier rang. Mais nous avons beaucoup de retard sur le plan de la logistique. Il y a des usines à cornichons qui sont mieux gérées que certains de nos hôpitaux.»

L’ingénieur refuse de nommer les cancres, mais il raconte avoir été scié lors de la visite d’entrepôts où des établissements de santé stockent leurs fournitures médicales. Dans un grand hôpital de Montréal, il a récemment vu des tonnes de gants chirurgicaux et de fils de suture, valant des centaines de milliers de dollars, tous périmés, «Chaque fois qu’on en commandait, on mettait la nouvelle marchandise sur le dessus, sans se soucier de faire tourner les stocks!» soupire-t-il.

Au même hôpital, continue l’ingénieur, aucune procédure non plus pour suivre les instruments chirurgicaux. «Ils étaient bien sûr stérilisés après chaque usage, à la suite de quoi on les plaçait dans des trousses en attendant la prochaine intervention. Or, il arrivait que, en ouvrant une trousse dans le bloc opératoire, une infirmière constate qu’il manquait des instruments. Quelqu’un les avait envoyés se faire aiguiser!»

Les nouveaux complexes du CUSM et du CHUM seront alimentés à partir d’un entrepôt commun, à l’extérieur de leurs sites respectifs. «L’espace hospitalier est coûteux et s’en servir pour faire de l’entreposage, c’est du gaspillage», fait valoir Sylvain Landry, professeur à l’école des Hautes études commerciales (HEC). Cet expert en logistique hospitalière a collaboré avec l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal pour implanter une méthode d’approvisionnement «juste à temps», imaginée par le fabricant de voitures Toyota. Les fournitures médicales arrivent à l’hôpital au moment où on en a besoin. Pas avant et surtout pas après…

«On a pris le virage il y a une dizaine d’années et on reste l’hôpital québécois le plus avancé sur ce front», dit Clément Roy, responsable de la logistique hospitalière à Sacré-Cœur. «Des gens du CUSM et du CHUM sont venus nous voir pour s’inspirer de nos méthodes», ajoute-t-il en faisant le tour de l’urgence et en ouvrant au passage des armoires où se trouvent des pansements, des gants, des seringues, etc.

Chaque catégorie d’articles est répartie entre deux casiers. «Quand le casier avant est vide, le préposé ou l’infirmière le repousse, puis tire le second vers l’avant. Il lui suffit alors de prendre la puce électronique attachée à ce lot de casiers et de la placer sur l’antenne, juste à côté, ici», explique M. Roy en pointant un panneau blanc, grand comme un cartable, appliqué sur le mur à côté de l’armoire. Ponctuellement, l’antenne lit l’information codée sur les puces apposées au panneau. «Le système sait alors qu’il manque de gants dans ce casier précis, poursuit le gestionnaire. Une commande est envoyée automatiquement à l’entrepôt et, le soir venu, un préposé passe pour remplir le casier arrière.» L’Hôpital du Sacré-Cœur a investi 2 millions de dollars pour implanter ce nouveau système d’approvisionnement et estime avoir ainsi économisé, en temps, l’équivalent de 10 employés qui auraient passé leur journée à passer des commandes.

L’hôpital du boulevard Gouin a aussi mis en place un système de traçabilité afin d’éviter aux équipes chirurgicales de mauvaises surprises au moment d’ouvrir une trousse d’instruments au bloc opératoire. «Chaque instrument porte un code-barres gravé, décrit Clément Roy. Avant d’être placé dans une trousse, il est scanné. Tant qu’une trousse n’est pas complète, le système refuse de la fermer. Si elle reste incomplète, on donne une marche à suivre à l’employé pour la mettre de côté.» Le système est si précis qu’il répertorie, pour chaque instrument, à quel moment il a été lavé et stérilisé, ainsi qu’à quelles interventions il a servi. «Si jamais il y avait des complications chez un patient, on pourrait, au besoin, retracer quels instruments ont été utilisés pour l’opérer.»



Idées de génie

À l’École polytechnique de Montréal, l’équipe de la professeure Nadia Lahrichi, spécialiste de l’ingénierie des systèmes de santé, planche sur un modèle qui permettra de pousser encore plus loin la gestion des instruments chirurgicaux. «En utilisant des données colligées dans le passé, on essaie de voir quels instruments servent habituellement pour chaque type de chi­rurgie», explique cette fille de médecins marocains, qui avait pour terrain de jeu un hôpital de Rabat durant son enfance. «Lorsqu’une trousse est ouverte en salle d’opération, tous les instruments doivent repasser par la stérilisation, même si la majorité n’ont pas servi. De plus en plus, on veut aller vers des kits sur mesure, dans lesquels les chirurgiens trouveront ce dont ils ont besoin, pas plus, pas moins. Les employés perdront moins de temps à stériliser inutilement des instruments», poursuit l’ingénieure, qui mène ses travaux en collaboration avec le CHU Sainte-Justine, où l’on s’affaire à construire un nouveau bloc opératoire.

Les hôpitaux québécois, constate Nadia Lahrichi, ont mis du temps à reconnaître la plus-value que pouvaient leur apporter les ingénieurs industriels. «On pensait que les médecins étaient les seuls garants d’un système de santé performant, dit-elle. Enfin, les établissements hospitaliers commencent à embaucher mes collègues.»

Il n’y a pas que les ingénieurs industriels qui mettent la main à la pâte pour optimiser la performance des hôpitaux. Les ingénieurs mécaniques et électriques aussi. Au futur CHUM comme au CUSM, un système de transport par tubes pneuma­tiques permettra d’acheminer en quelques secondes, de la salle de prélèvement jusqu’au laboratoire d’analyse, les échantillons de sang ou de tissus extraits lors des biopsies.

«Au CHUM, 6 millions de tests sont effectués chaque année, dit l’ingénieur Clément Mainville, coordonnateur administratif de l’ingénierie médicale pour le nouveau CHUM. Actuellement, dans plusieurs hôpitaux, ce sont encore des cour­siers qui doivent ramasser les échantillons et les porter au laboratoire pendant que, parfois, les chirurgiens attendent, leur patient toujours sous anesthésie, le résultat des analyses pour savoir comment procéder.»



De même, la literie, les plateaux de nourriture et les fournitures médicales ne seront plus transportés par des humains. Aux nouveaux CHUM et CUSM, ce sont des robots qui les achemineront vers les étages des patients. «Notre flotte en comptera une soixantaine», dit Paul E. Landry, directeur de projet pour le nouveau CHUM.

Ces véhicules autoguidés (ou AGV pour automatic guided vehicles, voir photo ci-dessus) ne ressemblent en rien aux robots humanoïdes sur lesquels fantasment les amateurs de science-fiction. Ce sont plutôt de petites voitures rectangulaires, qui font environ 30 cm de hauteur sur 50 cm de largeur et 1 m de longueur. Un AGV se glisse sous un chariot, sur lequel on a placé des plateaux de nourriture, par exemple, lit le code-barres qui se trouve en dessous pour connaître sa destination, puis le soulève pour décoller ses roues du sol. Il s’avance ensuite dans les corridors de service (l’arrière-scène) et appelle un ascenseur grâce à un système de communication sans fil. Une fois l’étage atteint, il dépose le chariot dans un lobby de logistique, à la sortie de l’ascenseur. Un message est aussitôt envoyé à un préposé, lui signifiant que les plateaux sont arrivés.

«Les AGV se déplacent très lentement et peuvent s’arrêter en une seconde si une de leurs caméras détecte un obstacle», assure Paul E. Landry, qui s’est rendu au Royaume-Uni pour voir ces engins à l’œuvre.

Au bloc opératoire du CHUM et du CUSM, les AGV arriveront dans une pièce centrale, propre, autour de laquelle seront disposées les salles d’opération. Les médecins et les infirmières passeront aussi par ce cœur semi-stérile, pénétreront dans leur salle d’opération et ressortiront, comme le matériel souillé, par une porte donnant dans un corridor externe. Le matériel propre et le souillé ne se croiseront donc jamais, de sorte qu’on évitera les risques de contamination.

Les AGV pourront aussi apporter des équipements médicaux, comme ceux qui servent aux électrocardiogrammes, jus­qu’aux étages où seront hospitalisés les patients. «Chaque patient disposera d’une chambre individuelle, indique Sylvie Lavallée qui s’occupe de la planification des services cliniques pour le nouveau CHUM. Ça nous permettra de faire certains examens directement dans les chambres, quand l’équipement est transportable, plutôt que de déplacer les patients.»

Les chambres individuelles sont probablement l’élément le plus attendu des patients montréalais, exaspérés de devoir cohabiter avec des inconnus qui toussent et râlent jour et nuit. «Mais il n’y a pas que des avantages aux chambres individuelles, quand elles sont alignées de manière rectiligne. Les infirmières doivent parcourir de longues distances pour arriver à visiter tous leurs patients», fait valoir Mme Lavallée qui a elle-même amorcé sa carrière comme infirmière.

Pour optimiser les déplacements, les architectes ont donc fignolé  l’aménagement des lieux. Au CHUM, chaque unité de soins compte 36 chambres, organisées pour former un rectangle. «Les services de soutien sont situés au centre et les chambres sont sur le pourtour, de façon à ce que chacune dispose d’une fenêtre», explique Mme Lavallée en montrant les plans d’un étage. Au CUSM, les unités comptent aussi 36 lits, mais seront disposées en forme de triangle. «Avec les architectes, on a regardé à peu près toutes les configurations pour réduire les distances à franchir», précise Imma Franco.
Ces innovations permettront-elles d’éliminer le temps d’attente à l’urgence? C’est à voir. Mais dans un système qui monopolise près de la moitié du budget de l’État, chaque amélioration compte. «À l’Hôpital Royal Victoria, les quais de réception des marchandises ont été construits à l’époque où les livraisons se faisaient à cheval. Depuis 100 ans, les camions n’arrivent pas à s’y arrimer, signale Sylvain Landry. Disons qu’on était dû pour une modernisation!»

 
Montréal, destination santé

Le site Glen du CUSM
Il regroupe sur un même site l’Hôpital Royal Victoria, l’Institut thoracique de Montréal, l’Hôpital de Montréal pour enfants, le Centre du cancer et l’Institut de recherche du CUSM, à la jonction du boulevard Décarie et de la rue Saint-Jacques. On y trouve:
> 500 chambres privées
> 20 salles d’opération
> 22 unités d’hospitalisation
> 300 000 visites ambulatoires par année
> 100 000 visites à l’urgence par année
> 112 chercheurs et leur équipe


Le nouveau CHUM
Le complexe hospitalier réunira l’Hôtel-Dieu, l’Hôpital Notre-Dame, l’Hôpital Saint-Luc et le Centre de recherche du CHUM (ouvert en 2013), à la jonction du Vieux-Montréal et du Quartier Latin. On y prévoit, entre autres:
> 772 chambres privées
> 40 salles d’opération
> 26 unités d’hospitalisation
> 450 000 visites ambulatoires
par année
> 65 000 visites à l’urgence par année
> 110 équipes de recherche


Le pavillon K de l’Hôpital général juif de Montréal
Il se greffera aux bâtiments actuels et comprendra, entre autres:
> une nouvelle salle d’urgence de 80 000 pi2 (trois fois la superficie actuelle)
> 18 salles d’opération
> 128 chambres privées
> une unité de soins intensifs
de 36 lits
> un centre des naissances et une unité des soins intensifs de néonatalogie
> un centre de soins cardiovasculaires


Le bâtiment des unités spécialisées (BUS) du CHU Sainte-Justine
Le nouveau bâtiment est en construction à l’ouest de l’hôpital actuel. On y retrouve notamment:
> 3 unités de soins spécialisés
> 265 chambres privées
> une unité de soins intensifs en néonatalogie et en pédiatrie
> un centre des naissances
> 11 salles d’opération
> un centre d’imagerie médicale
 


Article paru dans le numéro de mars 2014

Afficher tous les textes de cette section