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Société

Abitibi: le rebond en avant

11/04/2010
L’or de demain, c’est la matière grise. Et l’Abitibi est en train de se doter d’une élite de choc.

«Nous sommes un pays de bâtisseurs, fait par et pour les bâtisseurs. Ça ne changera pas.» Martine Rioux a des propos solides comme le roc. Et remplis de promesses, comme des filons de métal précieux.

Directrice de la Conférence régionale des élus, une structure de concertation qui veille à ce que tous les représentants publics regardent dans une même direction, elle aime leur rappeler à quoi tient le potentiel de l’Abitibi: ses habitants.

«Le plus important c’est le capital humain, c’est ce qui peut faire la différence entre une région dont le développement stagne et une région qui vit une croissance», dit-elle. La décennie qui vient de s’écouler semble lui donner raison, car la région vit un petit boom économique, tel qu’elle ne l’avait sans doute même pas espéré. Malgré les crises forestières, l’éloignement des grands centres, l’incertitude économique généralisée, le taux de chômage a chuté de 14% à 9,2%! Une baisse quatre fois plus importante que celle que le Québec a connue entre 2001 et 2006. Ce n’est pas tout, selon les dernières données colligées par l’observatoire de l’Abitibi-Témiscamingue, le produit intérieur brut de la région (l’incontournable PIB) a augmenté de 7,7% entre 2006 et 2008. Il est estimé à 4,7 milliards $.

«Évidemment, on parle encore de développement minier, poursuit Martine Rioux. Mais l’économie d’aujourd’hui, ça ne peut pas être juste une affaire de prospecteurs et d’explorateurs; il nous faut maintenant développer des façons d’ajouter de la valeur aux ressources naturelles que l’on exploite. Nous ne sommes plus dans les années 1930!»

Le difficile démarrage de l’Abitibi a donné à ce coin de pays une réputation peu enviable. Un chapelet de clichés lui collent à la peau: région de terres incultivables (sauf pour la patate!) et d’épinettes, infestée de moustiques, écrasée par un hiver trop froid. Devant un portrait aussi caricatural, les Abitibiens s’indignent. «J’en ai ras le bol de ces images tordues, dit Johanne Jean, rectrice de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Ne voit-on rien d’autre? C’est une région où il se fait de la recherche de pointe, c’est une région qui sait se réinventer.»

René Wamkeue se rappellera toujours de son premier séjour à Rouyn-Noranda. En 1998, il avait répondu à une offre d’emploi pour combler un poste de professeur en génie électrique à l’Université. «Qu’est-ce que j’avais à perdre? Je terminais mon doctorat à l’École polytechnique de Montréal et je m’apprêtais à retourner au Cameroun, où je suis né. Une carrière en génie dans le nord du Québec? J’ai pris ma voiture et j’ai décidé de m’y rendre», raconte-t-il. Puis, en faisant une pause dans son récit, il s’esclaffe: «Que la route était longue!»

«Je ne vous cacherai pas que lorsque je suis arrivé ici, je me suis senti franchement ailleurs, poursuit-il. En fin de compte, moi qui croyais m’y installer pour 2 ou 3 ans avec ma famille, j’y suis maintenant depuis plus de 10 ans. Et vous savez: j’ai appris à aimer l’hiver qui est un véritable ami pour les scientifiques; il nous laisse le temps de travailler. Peut-être suis-je dans une région où personne ne veut aller mais, comme chercheur, j’y fais des choses que l’on ne peut pas réussir ailleurs.»

Il faut dire aussi que l’UQAT, la plus jeune des universités du Québec, a réussi un réseautage précieux avec les entreprises. Les travaux de René Wamkeue, qui visent notamment l’efficacité énergétique, intéressent – on s’en doute – Hydro-Québec. «En plus, ces partenariats enrichissent notre enseignement et ça nous rend très pertinents aux yeux de nos étudiants.» Pas de mal à le croire quand on le voit s’emballer en parlant de ses projets de recherche autour de l’énergie intelligente et de la domotique, qui auront, assure-t-il, «des applications concrètes dans les résidences».

C’est pareil pour Hugo Asselin. Ce jeune biologiste dirige la Chaire en foresterie autochtone. À force de côtoyer les Autochtones, il considère la forêt d’une tout autre façon. «Qui connaît mieux cet environnement que les gens qui l’habitent? demande-t-il. On ne travaille pas sur les Autochtones, mais avec eux. Et ce n’est pas toujours facile lorsqu’on a été formé selon des principes de science occidentale et que l’on doit intégrer des notions de leur savoir ancien.»

Cette collaboration que vivent la plupart des professeurs avec les entreprises et les organismes donne toute sa raison d’être à l’UQAT qui est devenue un gisement de matière grise plus rentable qu’un filon d’or. Elle est même peut-être en train de réaliser, en plein paysage nordique et au-delà du 48e parallèle, l’idéal qui caractérisait l’Université du Québec au moment de sa création, il y a plus de 40 ans: celui d’une université «impliquée» dans la communauté. De toute manière, elle n’a pas vraiment le choix, explique Denis Martel, vice-recteur à l’enseignement et à la recherche: «Avec sa population de 150 000 habitants, la région ne devrait même pas avoir d’université. C’est comme si on en fondait une juste pour desservir un quartier comme le Plateau-Mont-Royal, à Montréal.»

Pour se démarquer, on ratisse large. De la petite enfance à la douleur et la réadaptation, de la santé et sécurité au travail jusqu’aux questions autochtones, de la foresterie durable et la recherche de nouvelles façons d’utiliser le bois aux systèmes de télécommunication dans les galeries souterraines, des rejets miniers à l’agriculture nordique. «On ne veut pas faire la même chose que les autres, convient la rectrice Johanne Jean. C’est ainsi que l’on pourra prendre notre place comme université nordique. Il nous faut former des compétences qui serviront pour le futur du nord québécois.»

Cela contribue aussi à développer une identité scientifique distincte. Yvan Drolet, directeur régional du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation, le sait très bien: «L’UQAT est un pôle majeur; elle réussit à attirer des chercheurs de haut calibre, ce qui est capital pour la région, car il nous faut maintenant développer des technologies plus performantes et des produits à valeur ajoutée.» Le Ministère a identifié trois créneaux privilégiés dans lesquels les chercheurs du milieu privé, universitaire ou gouvernemental s’affairent: la mise en valeur des produits forestiers et du bois, les mines et l’élevage de bovins.

On est à des années-lumière de l’époque où il fallait tout défricher. L’Abitibi a fait son entrée, à sa façon, dans le XXIe siècle. «Avec la mondialisation, et surtout avec les réseaux de communication à distance comme Internet, on n’a plus l’impression d’être isolés, dit Guy Trépanier, directeur de la Société de développement du Témiscamingue. Et c’est le dynamisme qui fera la différence.»

Patrice Leblanc, titulaire de la Chaire Desjardins en développement des petites collectivités à l’UQAT acquiesce. Pour lui, c’est le développement de la vie culturelle qui garantira ce dynamisme: «En quelques années, la région a bien changé. Pour les jeunes qui l’avaient quittée, c’est même devenu à la mode d’y revenir. Ils redécouvrent une Abitibi bien différente avec ses festivals de cinéma, de musique émergente, des langues sales ou des guitares sèches.» Après tout, la culture aussi est une ressource.
 
Un diplôme en Abitibi
L’Abitibi sera-t-elle menée par des femmes en 2050? Pour cinq étudiants inscrits au premier cycle à l’UQAT, quatre sont des étudiantes. Et au cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, les filles constituent 60% des élèves.
Ce n’est pas le premier bouleversement à secouer le monde de l’éducation abitibien. Certes, la région est affectée, comme l’ensemble du Québec, par le décrochage scolaire.
Moins qu’ailleurs, cependant: 19,5% des étudiants quittent l’école secondaire sans diplôme contre 28,1% pour l’ensemble du Québec. Mais ce problème cache un rattrapage notable. Selon les chiffres de l’Observatoire de la région, un Abitibien sur 2 n’avait pas terminé l’école secondaire en 1991; 10 ans plus tard, le pourcentage avait baissé à 43%.

Lire l'ensemble du dossier spécial «Un siècle d'Abitibi» dans le numéro d'avril-mai 2010 de Québec Science.

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