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Société

Luc Bureau: L'agitateur terrestre

Propos recueillis par Raymond Lemieux - 23/10/2014
Aujourd'hui à la retraite, Luc Bureau a été professeur de géographie à l’Université Laval. Il a notamment écrit: La Terre et moi, Boréal, 1991, Pays et mensonges, Boréal, 1999, L’idiosphère, De Babel au village universel, l’Hexagone, 2001.

Dans un livre que vous avez écrit il y a quelques années La Terre et moi, vous avez fait un calcul assez amusant en vous demandant combien d’espace de paysages on peut voir dans une vie. Cela mesure notre agitation terrestre, disiez-vous. Vous estimiez en avoir vu vous-même 10 000 km2. Est-ce suffisant?


Je ne sais plus. Cela me fait penser à une légende racontée par Tolstoï. Un jour, dans la steppe, le diable propose un marché à un paysan. Ce dernier peut devenir propriétaire de toute la terre qu’il arrivera à circonscrire entre le lever et le coucher du soleil. Le bougre accepte le pacte. Le matin venu, il se met à courir comme un déchaîné. Sans relâche, toute la journée. Mais, à quelques secondes du coucher du soleil, le souffle lui manque. Il tombe d’épuisement et meurt. Le diable le rejoint et creuse un trou de 2 m2 pour l’enterrer. «Voilà, c’est tout ce qu’il faut de terre à l’homme», grogne-t-il entre ses crocs.

Reste que, dans la vie réelle, «plus on vieillit, plus le champ des nouveaux horizons s’amenuise et se ferme sur lui-même», notez-vous encore. Peut-on tout de même apprécier différemment les choses en prenant de l’âge?

Les séniors – comme disent les Français – sont les nouveaux errants. Dans les faits, ils voyagent de plus en plus, au point de composer au moins le tiers de la clientèle des agences de voyages. Cherchent-ils donc le paradis?

Mais il ne faut pas se tromper; on n’explore pas, lorsqu’on va dans des lieux qui nous sécurisent. Notre expérience du monde reste d’autant limitée. Il y en a certains pour qui voyager signifie «partir au loin», «partir à l’autre bout du monde». A contrario, je pense au petit livre très amusant de Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre. On peut faire un riche voyage autour de son jardin ou le long de sa rue.

Il faut remarquer que de nombreux progrès technologiques contribuent maintenant à notre expérience du monde. Je pense aux trains à grande vitesse, aux avions plus performants que jamais. Ils ont favorisé une accélération de nos déplacements qui a peut-être permis un accroissement de notre territoire, comme le voulait le paysan dans la légende de Tolstoï. Mais l’habitat de l’humain peut-il s’apprécier de cette façon? Car, en revanche, on perd de plus en plus le sens du détail et du lieu. Vieillir, pour moi, devrait nous fournir l’occasion d’enrichir et de raffiner notre regard. Faut-il voyager pour ça? Je me le demande.

On raconte qu’un homme d’affaires très riche de la Beauce restreignait son expérience du monde à sa propre entreprise et au petit restaurant du coin où il allait chaque matin bavarder avec ses employés en prenant un café. C’était là un univers qui le satisfaisait pleinement. Il ne ressentait aucun besoin de voyager. Mais son épouse finit par le convaincre d’aller en Europe. Ils se sont promenés en limousine avec chauffeur. Le plus souvent, notre bonhomme dormait. Son épouse le poussait du coude pour qu’il admire les cathédrales, les châteaux, les musées et autres artéfacts, mais tout cela n’avait pour lui aucune signification particulière. Devant chacun de ces monuments, il se contentait de dire: «Ah! que c’est vieux!» Et il pensait à ses rencontres matinales au petit restaurant du coin qui avait bien plus d’intérêt pour lui que tous les monuments anciens de la vieille Europe!

J’ai aimé voyager. Toutefois, j’estime que les mots m’ont aussi fait voyager. Ultimement, notre essence reste dans la manière d’être habitant du monde.

Y a-t-il un lieu, une ville où il ferait bon vivre et vieillir?

Cela dépend de chacun de nous. Je crois qu’une ville viable est une ville qui se laisse imaginer. Une ville qui ne se laisse pas construire par l’imaginaire est une prison. Athènes, par exemple, c’est 3 000 ans d’histoire. Quand vous vous assoyez sur une pierre devant le Parthénon, vous pouvez vous raconter la ville à votre façon, c’est divin. Toutes les villes n’ont pas cette puissance. Qu’est-ce que je pourrais dire d’Edmonton? Désolé, ça ne me vient pas. Québec se laisse bien imaginer, en comparaison,

L’Amérique est-elle trop banale pour bien vieillir?

Elle a tendance à nier l’usure des choses, le vieillissement. C’est dépassé? On démo­lit! L’être humain y est perçu de la même façon. Vieillir? Notre société américaine nie l’âge de nos apparences. Que voulez-vous, elle préfère les masques.





 

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