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Société

Mon ordi en inuktitut

Par Pascale Millot - 24/05/2012

Quand Leena Tatiggaq Evic s’installe devant son écran d’ordinateur, ce ne sont pas les mots Print, File, Folder, Cancel ou Save qui s’affichent. Ce qu’elle lit, ce sont des termes comme Paippaamuurli (imprimer), Ini (fichier), Puurvik (dossier), Qujanaarli (annuler) ou Jagajjairli (enregistrer). Il y a aussi Qamilli (éteindre), Ikiaqqijjut (Internet), Matuli (fermer) ou Taima (quitter).

Enseignante et artiste originaire de l’île de Baffin, Leena Tatiggaq Evic travaille depuis près d’une décennie à traduire dans sa langue les outils informatiques de base.

«En 2003, Microsoft nous a proposé de traduire Windows en inuktitut», explique la directrice-fondatrice du centre Pirurvik qui a pour mission de protéger et de promouvoir la culture du Grand Nord.

Aujourd’hui, les quelque 100 000 inuko­phones dans le monde (dont plus de 30 000 au Canada) peuvent télécharger gratuitement, dans leur langue, des applications comme Office 2010, Windows 7, Windows Live, Windows XP et Vista. Une avancée de taille pour la population du Nunavik et du Nunavut, dont la majorité conversent dans leur langue maternelle, et dont une bonne partie ne parle que l’inuktitut. «Toute ma famille élargie est unilingue», confirme Leena, rencontrée lors du dernier congrès de l’American Association of Advanced Science (AAAS), à Vancouver.

L’aventure, longue et complexe, a été soutenue par le gouvernement du Nunavut qui, en 2008, s’est engagé à faire de l’inuktitut la langue de travail et à s’assurer qu’elle soit enseignée pendant toute la durée des études primaires et secondaires. Un genre de loi 101 pour les Inuits.

«Le plus difficile a été ce qu’on appelle l’unablement, explique Carla Hurd, directrice, chez Microsoft, du Programme local de langue. C’est de la programmation de haut niveau qui permet à l’ordinateur de comprendre comment la langue fonctionne. Après, il faut concevoir le clavier, créer une nouvelle police de caractères et, enfin, adapter l’interface pour le consommateur.» En d’autres termes, traduire. C’est pour cette dernière phase que le centre Pirurvik a été mis à contribution.

En tout, c’est plus de un million de mots qui ont dû être programmés en inuktitut. Un comité terminologique comprenant plusieurs aînés, et représentant les 6 dialectes et les 26 communautés officielles de cet immense territoire couvrant 3 fuseaux horaires, a établi un glossaire de base qui s’est enrichi progressivement.

Plus que traduire, il a souvent fallu inventer, nombre de termes informatiques n’existant tout simplement pas chez les Inuits. «L’inuktitut est une très vieille langue qui n’a pas intégré certains termes relatifs à la modernité, poursuit Carla Hurd. Il n’existait aucun mot pour dire clavier ou ordinateur.» Cinq mille mots ont ainsi été créés de toutes pièces, parfois en faisant preuve de beaucoup d’imagination. Pour exprimer le mot «colonne» (de texte), par exemple, on a choisi amokutak. «Amo signifie quelque chose qui descend et kutak fait référence à quelque chose qui a une certaine longueur», explique Leena Tatiggaq Evic. Le mot irngiinaaqtaut (courriel) est construit à partir de irngiinaag (quelque chose d’instantané) et de taut (outil).

Autre défi, la longueur des mots. Comme le turc, le hongrois et le finnois, l’inuktitut est une langue dite «polysynthétique et agglutinante», c’est-à-dire que ses mots se forment en liant des fragments de sens. Résultat: des termes parfois si longs qu’ils n’entrent pas dans l’espace des menus informatiques, prévus pour la concision de l’anglais. «Nous avons donc dû raccourcir de nombreux mots. Par exemple, nous avions choisi ilasili, pour traduire le mot add (ajouter). Nous avons dû le tronquer et ne garder que ilasi», illustre Leena Tatiggaq Evic.

L’inuktitut n’est en fait qu’une des langues rares choisies par Microsoft dans le cadre de son Programme local de langues auquel sont associés des experts du monde entier. De l’aafrikans au basque en passant par le yoruba, l’ouzbek, le tatar ou le punjabi, ce sont plus de 60 langues qui sont aujourd’hui disponibles sur ordinateur. L’inuktitut est le troisième langage aborigène à bénéficier de cet accommodement on ne peut plus raisonnable après le quechua (Pérou) et le maori (Nouvelle-Zélande). Windows 8, qui sortira l’automne prochain, sera quant à lui disponible aussi en cherokee.

«Les nouvelles technologies peuvent être des outils extrêmement efficaces dans la préservation des langues rares. C’est très important pour les jeunes de voir que leur langue peut être diffusée sur Internet, sur un iPod ou sur un téléphone cellulaire. Cela leur donne le sentiment qu’elle a une valeur dans le monde moderne», dit Leena Tatiggaq Evic.
Pour télécharger gratuitement le Inuktitut Language Interface Pack, on se rend à:
www.pirurvik.ca


Photo: Leena Tatiggaq
 
Apprendre l’inuktitut sur iPod

Il y a quelques mois, le centre Pirurvik lançait Tusaalanga for iOS, une application d’apprentissage de la langue inuite téléchargeable sur iPod, iPhone et iPad. Au menu, un lexique de milliers de mots, des exercices, des leçons de grammaire, et surtout un convertisseur d’écriture syllabique au romain. De quoi encourager les jeunes Nunavumiut et les ados du Nunavik à pratiquer leur langue maternelle.


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