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Société

Objection de conscience : quand elle menace les patients

Par Marine Corniou - 19/09/2015

Photo: Wikicommons, Mondberg


Fin 2009, au St.Joseph’s Hospital and Medical Center de Phoenix, en Arizona, une institution catholique, une femme de 27 ans enceinte de 11 semaines se présente dans un état critique. Elle souffre d’hypertension pulmonaire et son cœur s’affaiblit. Les médecins sont formels : si la grossesse n’est pas interrompue rapidement, la patiente risque d’y laisser sa peau. Le comité d’éthique de l’hôpital se réunit en urgence et autorise l’interruption de grossesse. Sœur Margaret McBride, une infirmière religieuse membre du comité, donne elle aussi son accord.

La patiente est sauvée de justesse, mais Margaret McBride, elle, est excommuniée et forcée de démissionner. « Un enfant à naître n’est pas une maladie. Les médecins doivent faire ce qu’ils peuvent pour sauver la mère, mais jamais en tuant son enfant. La fin ne justifie pas les moyens », déclarera l’évêque de Phoenix Thomas Olmsted pour expliquer sa décision.

Inutile de dire que l’histoire a choqué les esprits, catholiques compris. Sœur McBride a d’ailleurs été autorisée, en 2011, à reprendre ses fonctions. L’incident a eu le mérite de soulever une question fondamentale : jusqu’à quel point un professionnel de la santé ou un établissement médical a-t-il le droit de refuser des soins, au nom de ses convictions religieuses ? Une interrogation universelle, particulièrement d’actualité aux États-Unis.

« Les hôpitaux catholiques y jouent un rôle majeur en Amérique. Ils font partie des fournisseurs de soins de santé les plus importants pour les personnes à faible revenu, mal ou non assurées », précise Angel Foster, titulaire de la Chaire de recherche Écho en santé des femmes et chercheuse à l’Institut de recherche sur la santé des populations de l’Université d'Ottawa.

D’ailleurs, les quelque 600 hôpitaux catholiques américains, qui bénéficient de fonds publics, opèrent toujours sous l’égide de recommandations édictées en 1971, les Directives éthiques et religieuses pour les services de soins catholiques. Appelées communément « les Directives », ces règles interdisent d’offrir des services de contraception, de stérilisation, de reproduction assistée et, bien sûr, d’avortement. Privant ainsi les patients, quelle que soit leur appartenance religieuse, de leurs droits reproductifs et sexuels, pourtant considérés comme fondamentaux par l’Organisation mondiale de la santé.

Des directives dangereuses

Pire, les Directives mettent directement la vie des patientes en danger. Le cas de cette femme à l’hôpital de Phoenix n’est pas isolé, comme l’a confirmé une étude menée en 2008 par Angel Foster (en collaboration avec l’organisme Ibis Reproductive Health) sur les fausses-couches et les grossesses extra-utérines. Ces grossesses, aussi appelées ectopiques, se caractérisent par l’implantation de l’œuf en dehors de l’utérus, souvent dans une des trompes de Fallope. Elles concernent 2 % des femmes enceintes et sont mortelles si l’embryon – non viable – n’est pas éliminé, soit par avortement médicamenteux, soit par chirurgie.

« Ce sujet est moins sensible et moins politisé que l’avortement ou la contraception. Pourtant, nos résultats révèlent des pratiques très inquiétantes », indique Angel Foster. Ainsi, l’étude, menée auprès d’une trentaine de médecins états-uniens, met en lumière de nombreux manquements éthiques au sein des hôpitaux catholiques. Entre autres ? Des refus d’intervention en cas de fausse-couche hémorragique (au motif que le cœur embryonnaire bat toujours), des prises en charge volontairement retardées en cas de grossesse ectopique, des refus d’administrer le médicament abortif, quand il n’est pas carrément absent de la pharmacie de l’hôpital… Ce n’est pas tout : ces hôpitaux se soustraient souvent à leur obligation de transférer les patientes à risque dans un hôpital laïque pour qu’elles bénéficient de ces soins vitaux.

Le constat est d’autant plus inquiétant qu’une hospitalisation sur six a lieu dans les hôpitaux catholiques aux États-Unis, et que le tiers d’entre eux se trouvent en zone rurale, où il n’y a pas de solution de rechange.

« C’est choquant, car les femmes ne sont pas informées des différentes options, elles ne sont pas conscientes que le protocole médical recommandé ne leur a pas été proposé. Le fait qu’une institution ait le droit d’exercer sa clause de conscience en refusant des soins est très discutable », commente Angel Foster.

Refus de soins

Au nom de leur clause de conscience, ces établissements peuvent refuser de pratiquer un acte s’ils l’estiment contraire à leurs convictions, bien que la loi les oblige à prodiguer les soins d’urgence. Au Canada, les hôpitaux catholiques sont moins nombreux qu’aux États-Unis, mais ils refusent eux aussi de pratiquer les avortements, entre autres interventions. C’est le cas de plusieurs établissements, par exemple au Nouveau-Brunswick (hôpitaux de Saint-Quentin, Dalhousie, Caraquet et Sainte-Anne-de-Kent…).

« En fait, les hôpitaux catholiques sont encore assez communs au Canada, et ils suscitent les mêmes inquiétudes qu’aux États-Unis en ce qui concerne la santé des femmes. Beaucoup d’hôpitaux laïques ont été fusionnés à un hôpital catholique, pour des raisons économiques, notamment en Ontario. Avec pour conséquence d’étendre l’application des doctrines catholiques à tout l’établissement », observe Bernard Dickens, professeur émérite de droit et de politique de santé à l’Université de Toronto.

Au cours des dernières décennies, ces fusions d’hôpitaux ont contribué à réduire la part d’établissements offrant des avortements au pays (qui est passée de 35 % en 1986 à 15 % aujourd’hui).

« De la même façon que ses convictions religieuses peuvent dispenser un soignant de pratiquer certains actes, les médecins devraient pouvoir invoquer leur objection de conscience pour ne pas limiter leur pratique à ce que les autorités religieuses d’un hôpital autorisent, soutient Bernard Dickens. La religion n’a pas le monopole de la conscience ! »

Entre respecter ses convictions et imposer sa morale aux autres, la frontière est souvent ténue. Mais en médecine, les conséquences sont rarement anodines.

« N’importe quel professionnel de la santé peut invoquer ses convictions morales pour ne pas fournir certains services, indique Angel Foster. Ce n’est pas trop problématique en ville, mais c’est grave en zone rurale, par exemple lorsqu’un pharmacien refuse de dispenser la pilule du lendemain. S’il n’y a pas d’autre pharmacie à proximité, cela compromet l’accès à ce contraceptif d’urgence, qui n’est efficace que s’il est pris dans les heures qui suivent le rapport à risque ».

Position ambiguë

Pour le docteur Marc Zaffran (dont le pseudonyme d’écrivain est Martin Winckler), médecin généraliste qui a suivi une formation en bioéthique à l’Université de Montréal, l’éthique personnelle ne devrait pas se substituer à l’éthique de la profession. « La position des médecins est ambiguë : ils prescrivent des produits ou des actes qui ne peuvent pas être obtenus autrement, dit-il. Ils sont donc en position de pouvoir, alors qu’ils doivent servir le public. Dans ce cadre, la religion pose problème, car elle s’accompagne de valeurs qui s’appliquent aux choix de vie susceptibles de faire l’objet d’un jugement moral, en particulier les questions de sexualité, de vie et de mort. Or, ce n’est pas aux médecins de juger quel acte est répréhensible.»

Marc Zaffran, qui a pratiqué des avortements pendant de nombreuses années, a eu, lui aussi, ses « cas de conscience ». Mais il a toujours respecté les choix de ses patientes. « Il y aura toujours des résistances, en particulier autour de l’avortement et de l’euthanasie. En fait, la religion n’est que l’enrobage d’un instinct très profond, très archaïque, qui pousse à la survie et à la reproduction, et certains médecins son animés par cet instinct et agissent dans l’émotion. Mais la loi devrait les obliger à afficher d’emblée leurs positions, à annoncer clairement s’il peuvent faire obstacle à la contraception ou à l’avortement. C’est une question de loyauté vis-à-vis des patients».

C’est d’ailleurs ce qu’ont décidé de faire trois médecins de famille d’Ottawa, du centre médical Care-Medics, qui ont fait l’objet d’un article dans le Ottawa Citizen en janvier 2014. Refusant de prescrire toute forme de « contraception artificielle », ces praticiens distribuent à leurs patientes des lettres les informant de leurs positions religieuses, incompatibles avec le contrôle des naissances. Voilà qui a le mérite d’être clair.

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