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Société

Pour éviter un autre désastre grec

Par Etienne Plamondon Emond - 30/03/2017
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En abaissant leurs taux directeurs, les banques centrales ont limité les dommages de la dernière crise financière. Mais risquent-elles d’en provoquer une autre en continuant d’agir ainsi ?


«Une structure flexible maximise les chances d’un bâtiment de rester debout lorsque la terre tremble. » C’est l’image qu’utilise David Tessier, professeur au département des sciences administratives de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), pour parler de la politique monétaire des États. En variant les taux d’intérêt et les taux de change, les banques centrales permettent à leur pays de mieux absorber les secousses d’une crise économique. Et de rester debout !

La preuve ? Pensons à la Grèce qui incarne actuellement l’antithèse d’un système flexible, selon le professeur. Ce pays, enfoncé dans une crise économique et sociale depuis quelques années, ne possède plus de contrôle sur les taux d’intérêt et les taux de change depuis qu’il a adopté la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE). « Il n’a plus aucune marge de manœuvre et il est sujet à tous les chocs », analyse David Tessier.

Lors de la crise financière de 2007 et 2008, la Banque du Canada et la Réserve fédérale américaine (Fed) se sont servies de cette flexibilité pour limiter les dégâts. Elles ont abaissé rapidement leurs taux directeurs. Ces derniers correspondent aux taux d’intérêt en vigueur lorsque les institutions financières du pays se prêtent des fonds pour la durée d’une journée. Les taux directeurs influencent ensuite l’ensemble des autres taux d’intérêt. « La banque centrale baisse les taux pour inciter les gens à consommer et à investir davantage », explique M. Tessier.

Ainsi, aux États-Unis, les taux directeurs sont passés de 5,25 % au cours de l’été 2007 à une fourchette entre 0 % et 0,25 % à la fin de l’année 2008. Au Canada, ils ont chuté de 4,25 % à 0,25 % entre janvier 2008 et avril 2009.

David Tessier, qui a travaillé à la Banque du Canada de 1996 à 2008, juge que cette décision était la plus judicieuse. La BCE a réagi plus tard; elle a abaissé ses taux directeurs à partir de décembre 2008. « Elle aurait dû le faire avant. C’était trop peu, trop tard. Les coûts d’emprunt, pour les consommateurs et les firmes, étaient plus élevés que nécessaire et l’économie européenne a donc tourné au ralenti. »

Des taux au plancher

Mais la Fed et la Banque du Canada se sont retrouvées devant l’inconnu : jamais leurs taux directeurs n’étaient descendus à de tels niveaux. « Le problème, c’est que les taux d’intérêt étaient déjà très bas avant la crise », rappelle M. Tessier. Certains pays, comme la Suisse et le Japon, sont allés jusqu’à adopter des taux d’intérêt négatifs ! « C’est un indice que les gens sont nerveux, estime-t-il. Ils sont prêts à perdre un peu pour être certains de ne pas perdre beaucoup. »

Aux États-Unis, une baisse des taux directeurs jusqu’à zéro a été insuffisante. La Fed a acheté des obligations et des actifs financiers à plus longue échéance aux institutions financières privées. Cette mesure permet de créer de l’argent. En d’autres mots, elle fait fonctionner la planche à billets ! En mettant plus de monnaie en circulation, la Fed espérait refaire décoller l’économie pour de bon.

Cela dit, on peut conduire un cheval à l’abreuvoir, mais non le forcer à boire, rappelle David Tessier. « Ce n’est pas parce que les banques sont pleines de liquidités qu’elles vont nécessairement vouloir prêter. Et ce n’est pas parce que les taux d’intérêt sont bas que les ménages vont nécessairement vouloir emprunter. Dans le cas américain, les taux d’intérêt peuvent être bas, mais certains ont profité de ces liquidités, non pas pour consommer davantage, mais pour payer des dettes. Ce n’est pas ça qui stimule l’économie. » M. Tessier juge tout de même que l’opération a relativement bien fonctionné dans ce cas-ci.

Le Banque du Canada n’a pas été forcée d’avoir recours à une telle mesure, tout comme elle n’a pas eu besoin de remplir son mandat de prêteur de dernier ressort auprès d’institutions financières ou d’infrastructures de marchés financiers aux prises avec une pénurie de liquidités.

Elle est arrivée à maintenir l’inflation entre 1 % et 3 %, une cible instaurée en 1991 et renouvelée par le gouvernement en octobre 2016 pour les cinq prochaines années. Par ailleurs, cette cible explicite semble avoir prouvé son efficacité en rassurant tous les acteurs de l’économie.

En comparaison, la Fed n’avait pas de cible d’inflation avant la crise et elle s’est dotée en 2012 d’un objectif implicite d’environ 2 %.

Vers une nouvelle crise ?

En raison de la faible croissance, la Banque du Canada a néanmoins maintenu des taux directeurs bas, ces dernières années. Après une remontée à 1 % en 2010, ils ont été redescendus à 0,5 % en 2015 à cause de la dépression du marché pétrolier.
Le hic ? Cela favorise l’endettement des ménages canadiens, dont le ratio par rapport au revenu disponible frisait les 170 % en 2016.

La situation inquiète de nombreux observateurs, et avec raison : la crise de 2007-2008 aux États-Unis tire en partie ses origines d’une situation semblable. Après le choc du 11 septembre 2001, les taux d’intérêt ont été maintenus bas et les ménages se sont endettés. Combinée à la multiplication de produits financiers complexes adossés à des prêts hypothécaires risqués, la hausse des taux d’intérêt, à partir de 2005, a entraîné des défauts de paiement culminant dans l’effondrement des marchés.

La Banque du Canada se retrouve devant un dilemme : hausser ses taux directeurs pourrait ralentir une économie qui n’a pas encore repris tout son souffle, tandis que persister à des niveaux bas risque de générer une bulle immobilière. Selon David Tessier, la solution est davantage entre les mains du gouvernement fédéral. Celui-ci a d’ailleurs resserré les conditions d’octroi d’un prêt hypothécaire en octobre dernier.
La Banque du Canada ne demeure pas les bras croisés : en décembre 2015, elle a lancé un avertissement en publiant un rapport sur l’endettement des ménages et ses conséquences potentielles.

Une sortie en droite ligne avec un nouveau rôle qu’elle joue depuis 2002 : documenter et analyser les vulnérabilités de la stabilité financière et ses risques sur l’ensemble de l’économie pour orienter les décideurs. « Le problème était relativement nouveau et il n’y avait pas tant de matériel théorique ou académique, se rappelle David Tessier. Elle a développé tranquillement une expertise. On partait de presque rien. » Elle publie aussi deux fois par an une analyse de la résilience du système financier canadien. Comme quoi, il y a plusieurs façons d’assurer la stabilité de la maison !

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