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Société

Rapport Parent, prise 2!

Des soucis et des hommes
Par Camil Bouchard - 20/07/2012
En même temps que naissait Québec Science, en 1962, les membres de l’équipe de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec travaillaient à la préparation d’un rapport qui allait profondément changer la Province et l’inscrire dans la modernité, le rapport Parent. La Commission publiera entre 1963 et 1965, par tomes successifs, un rapport audacieux concernant la situation de l’éducation. Elle proposera des avenues nouvelles pour sortir le Québec de l’ignorance et pour rendre accessible au plus grand nombre l’éducation supérieure, jusque-là réservée à l’élite. Le Québec moderne serait démocratique ou ne serait pas. Et cela allait commencer par l’accès au savoir pour tous, partout.

C’était il y a 50 ans. J’avais alors 17 ans. Je fréquentais le Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, collège privé administré et animé par des prêtres séculiers. Je comptais parmi ceux qui, chanceux, avaient la possibilité de poursuivre des études supérieures. Chanceux de compter sur des parents qui avaient renoncé à l’achat d’une voiture et à mille autres plaisirs pour financer les études de leurs deux garçons et de leur fille. Je vénérais et leur générosité et le collège qui m’ou­vraient tout grands les yeux sur les humanités, la culture, la connaissance.

Le rapport Parent annonçait la fin du cours classique, et la création d’un réseau de collèges d’enseignement général et professionnel (cégeps). Le choc ressenti à l’intérieur des murs de l’institution que je fréquentais fut grand, et les réactions, très négatives. L’administration du collège allait mener un combat acharné contre cette réforme qui lui enlevait l’exclusivité de l’enseignement supérieur et qui le déconfessionnalisait. Quant à moi, je signai alors, dans le journal du collège, un éditorial faisant écho à leur réaction. Je m’y rangeais clairement de leur côté, assimilant le rapport à du totalitarisme et le présentant comme une maléfique stratégie de contrôle de l’État sur les cerveaux de ses enfants. Empruntant à l’humour caustique, je comparais le ministre de l’Éducation, Paul Gérin-Lajoie, à Hitler et à Charlotte Whitton, mairesse d’Ottawa, les trois faisant preuve d’autoritarisme dans la gouvernance et… portant la moustache!

Paul Gérin-Lajoie entreprit une tournée des collèges privés pour les informer de ses intentions et les gagner à sa cause. Le directeur du séminaire prit un malin plaisir à lui mettre mon éditorial sous le nez. Le ministre demanda illico à me rencontrer. «Vous avez une belle plume et beaucoup d’humour, me dit-il, mais je ne comprends pas votre acharnement contre ce projet du gouvernement. Vous pouvez m’en dire plus?» me demanda-t-il. Les seuls mots qui me sont alors venus furent: «Mes parents se sont saignés à blanc pour que je puisse fréquenter ce collège, monsieur le ministre.» Ce à quoi il répondit: «Plus jamais cela ne devra se produire, mon ami. Tout le monde, riche comme pauvre, a droit à l’éducation de la même façon.»

Il venait de me faire découvrir l’équité, la justice sociale, le droit à l’éducation. Je lui en suis encore reconnaissant, comme je le suis envers ces étudiants qui, 50 ans plus tard, ont manifesté durant des mois et ont sacrifié leur trimestre, leur confort, leur bien-être pour défendre le droit à l’éducation pour tous.

L’actuelle contestation de l’augmentation des frais de scolarité aura pris toutes sortes de formes et aura suscité de très nombreux et passionnants débats sur la démocratie directe, sur la mobilisation citoyenne, sur le cassage, la violence, sur la répression policière, sur la créativité collective, sur le prétendu conflit des générations, sur la fracture entre le Québec métropolitain et celui des régions. Tous ces débats ne devraient cependant pas nous faire oublier que l’enjeu premier de cette crise aura porté sur deux idéologies clairement marquées et mises en cause dans le rapport Parent: celle de l’éducation comme un service acheté par l’utilisateur-payeur contre celle d’un droit à l’éducation pour tous. L’histoire n’est jamais finie.

Illustration : Frefon

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