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Société

Une stratégie de l'ignorance

Des soucis et des hommes
Camil Bouchard - 24/05/2011
Le 31 mars prochain, le gouvernement du Québec fera disparaître, sans contestation ou presque, les trois fonds subventionnaires de recherche (Fonds de recherche en santé [FRSQ], Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture [FQRSC], et Fonds québécois de la recherche sur la nature et les technologies [FQRNT]). Il les fusionne en un seul: le Fonds de recherche Québec. Cette structure devra définir les orientations des différents programmes de financement de la recherche. Quant aux anciens fonds, ils deviennent de simples secteurs, sans conseil d’administration, dont le mandat est restreint à des aspects stratégiques dans la mise en place de ces programmes.

Pourquoi cette fusion? Par mesure d’économie, affirme la présidente du Conseil du trésor sans pour autant se montrer capable de donner la moindre idée des économies escomptées. De fait, les conseils d’administration qui chapeautaient les différents fonds ne coûtaient pratiquement rien au Trésor, les membres y siégeant bénévolement. Alors, quels sont les gains financiers? Découlent-ils de la disparition des trois directions générales? Comment le croire alors que ces trois directions sont remplacées par un «scientifique en chef» dont le statut et les responsabilités exigeront un investissement vraisemblablement équivalent aux budgets consentis pour les directions existantes. En confiant à une firme privée le recrutement de candidats pour occuper ce nouveau poste «extrêmement prestigieux et stratégique», selon les dires mêmes du ministre, le gouvernement met d’ailleurs déjà la main dans sa poche.

Cette fusion a-t-elle pour but de favoriser la multidis­ciplinarité? Si tel est le cas, comme l’avance aussi le gouvernement, elle arrive près de 10 ans en retard. En 2001, les trois fonds de recherche ont procédé, de leur propre chef, à une refonte complète de leurs programmes de subventions. Depuis ce temps, les scientifiques sont invités à présenter leurs demandes de subventions non pas à partir de leur approche disciplinaire, mais à partir de domaines de recherche.

Au FQRSC, les enveloppes couvrent 13 domaines. Par exemple, «le développement et fonctionnement des personnes, des communautés et la vie sociale», et non pas la psychologie, l’anthropologie, la démographie, la sociologie ou l’économie séparément. Difficile en effet d’appréhender à la lumière d’une seule discipline un champ de recherche aussi vaste. Il en va de même au FRSQ et au FQRNT, qui ont depuis longtemps adopté la multidisciplinarité souhaitée par le ministre. Cherchez l’erreur!

Alors, les trois fonds auraient-ils été inefficaces? Non. Clairement, non. Au fil des ans, ils ont permis aux chercheurs du Québec d’entreprendre des projets et de développer des équipes extrêmement performantes. D’ailleurs, ces chercheurs obtiennent plus que leur part du gâteau des instances subventionnaires fédérales, preuve de leur dynamisme.

Pourquoi donc réparer ce qui n’est pas brisé?

La raison de cette fusion pourrait bien tenir tout simplement à un vieux rêve d’une réingénierie de l’État où l’on se départit, à l’occasion d’un budget d’austérité, de ces encombrants partenaires toujours prêts à contester, ou du moins à interroger ou interpeller le gouvernement. En se débarrassant à la fois du Conseil de la science et de la technologie dont les avis au ministre étaient publics, en fusionnant les fonds de recherche, en nommant un scientifique en chef totalement dépendant du ministre, à qui on demande ensuite de conseiller privément ce même ministre en matière de développement scientifique, on instaure une ligne d’autorité très claire: cherche et tais-toi!

Si on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Que raconte ce dicton sinon que, pour se défendre d’une contestation possible, on essaie de trouver un prétexte crédible. Le gouvernement, lui, ne prend même pas la peine de trouver un argument plausible. Cela témoigne bien de l’évaluation qu’il fait de la solidarité entre les chercheurs, en particulier ceux qui œuvrent en sciences humaines et sociales, disciplines presque totalement ignorées dans cette approche du gouvernement. La réalité lui donne raison. La communauté scientifique n’aboie même pas.

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