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Société

Voile d'ignorance

Des soucis et des hommes
Par Camil Bouchard - 08/06/2012
-Jusqu’à récemment, je n’avais jamais ressenti de honte à montrer mon passeport canadien. Un malaise, oui – je suis indépendantiste, ce n’est un secret pour personne –, mais pas de honte. Le Canada a toujours eu bonne réputation dans le monde. Le passeport canadien aussi.

Mais tout cela a basculé ces dernières années. Les changements climatiques sont désormais traités comme une chimère par le gouvernement; d’une force de paix, l’armée canadienne est devenue une force de guerre; les demandeurs d’asile, y compris les enfants, sont mis en prison; l’éducation et la réadaptation sont remplacées par des peines carcérales; la torture est devenue acceptable, pourvu qu’elle soit le fait d’un allié du Canada. Et, comme si ce n’était pas assez, des interventions tout aussi tonitruantes que savamment orchestrées remettent en cause l’abolition de la peine de mort et le droit à l’avortement.

On pourrait voir dans ces change­ments l’expression d’une idéologie conservatrice qui n’attendait que son heure. Après tout, l’ouest du pays peste depuis belle lurette contre les politiques plus progressistes alimentées par les territoires du centre du Canada. Mais il y a davantage. Nombre des changements de cap adoptés par le gouvernement cana­dien sont aussi les symptômes d’une profonde allergie de l’administration Harper à l’égard de la connaissance, de la recherche et de la science. Cette administration se méfie de la connaissance comme les vampires de l’ail.

Les manifestations de cette méfiance ne manquent pas. La première nous a été donnée alors que Stephen Harper choisissait le chiropraticien Gary Goodyear comme ministre d’État aux Sciences et à la Technologie. Hormis son intérêt pour remettre à neuf des motocyclettes usagées, M. Goodyear est reconnu pour son adhésion au créationnisme. Entre Dieu et Darwin pour expliquer l’apparition de l’humain sur Terre, il choisit Dieu. En cela, il partage l’opinion de 39% des habitants de la Saskatchewan et du Manitoba (17% seulement des Québécois). Ce qui inquiète dans ce dossier, ce n’est pas tant que M. Goodyear soit créationniste; cela est une affaire de croyance personnelle. Ce qui trouble, c’est qu’on lui confie la gestion des politiques et des institutions de recherche au Canada. Et il n’est pas le seul de son camp à siéger au conseil des ministres. Plusieurs de ses collègues sont d’ardents défenseurs de la thèse de la création divine ou, à tout le moins, ils se montrent ambivalents dans leurs prises de position.

Cette présence des créationnistes au sein du gouvernement Harper témoigne, de fait, des sédiments évangélistes et fondamentalistes qui se sont déposés dans le parti conservateur lors de la fusion des alliancistes et des progressistes-conservateurs, en 2003.

On ne se surprendra pas, alors, que la loi du talion fasse partie des principes et valeurs qui inspirent le gouvernement Harper dans l’adoption de peines de prison plus fréquentes et plus sévères, même pour les délits mineurs. Cette approche «œil pour œil, dent pour dent» prévaut, même si les données scientifiques les plus robustes font la démonstration de son inefficacité et alors que les crimes contre les personnes et contre la propriété ont diminué de 36% entre 1991 et 2006 au Canada. Qu’à cela ne tienne, il devient désormais plus important de construire des prisons que de soutenir la recherche, surtout si cette recherche accroît les connaissances des Canadiens à propos de leur propre évolution.

Car c’est aussi dans ce cadre qu’il faut comprendre l’abandon par le gouvernement Harper du questionnaire long obligatoire dans les activités de recensement. Ce changement a provoqué la démission du statisticien en chef qui marquait ainsi son désaccord profond avec cette décision. Recouvrir la population d’un voile d’ignorance fait désormais partie de la gouvernance canadienne. Une approche morale fondée sur les enseignements de la Genèse n’a que faire de données longitudinales pour inspirer nos politiques et programmes sociaux. De même qu’elle peut faire sans un scientifique en chef dont le siège reste vacant. Cela s’accorde bien, également, avec un gouvernement qui érige une muraille quasi infranchissable entre les 23 000 scientifiques ou techniciens travaillant en son sein et les médias. Après tout, pourquoi en matière de réchauffement climatique, de sécurité alimentaire, d’intervention en toxicomanie aurions-nous besoin de savoir, de la bouche des chercheurs, ce qui se passe alors que la voix de Dieu est si éloquente? Depuis quand Dieu a-t-il besoin des chercheurs pour éclairer le gouvernement et le peuple? Et des journalistes pour transmettre leur science au plus grand nombre? Depuis quand Dieu a-t-il besoin de la démocratie?

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