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Société

L'État, un équilibriste en période de récession

Par Etienne Plamondon Emond - 30/03/2017
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Les gouvernements doivent jongler avec leurs dépenses et leurs revenus pour sortir leur pays d’une crise… et éviter de se retrouver en mauvaise posture lors de la suivante.
 

Dès le début de l’année 2008, Alain Paquet se faisait apostropher en mêlée de presse au sujet d’une éventuelle récession. L’économiste était à ce moment député sous la bannière libérale, alors au pouvoir à Québec. Les déboires au sud de la frontière laissaient présager le pire. « Il y avait des éléments préoccupants, mais on n’était pas certain jusqu’à quel point », raconte-t-il dans son bureau au département d’économie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Il faut dire que, depuis 1929, aucune crise financière n’avait été contagieuse au point de provoquer une récession en Amérique du Nord. Même les dégâts du krach boursier de 1987 s’étaient limités au monde de la finance.

Quelques mois plus tard, M. Paquet était réélu et pouvait déjà voir « que les vents nous faisaient face et que ça allait brasser ». C’est mathématique : avec une récession, les profits des entreprises diminuent et il y a moins d’entrées fiscales pour les gouvernements. « Alors à moins de sabrer les dépenses, il y a un impact sur le déficit », explique-t-il.

D’autant plus que, au moment d’un marasme où les mises à pied se révèlent plus fréquentes, les dépenses relatives à l’assurance-emploi, à Ottawa, et à l’aide sociale, à Québec, tendent à augmenter. Quelle stratégie doit-on alors adopter ?

Relancer l’économie


Au sortir de la crise de 1929, l’économiste John Maynard Keynes avait suggéré aux États d’investir massivement dans les infrastructures et d’alléger la fiscalité pour relancer l’économie en période de récession, puisque les capitaux privés se font plus rares. Nos gouvernements ont-ils suivi cette recette éprouvée lors de la dernière crise ?

Celui du Québec venait d’amorcer de telles démarches, avant même la crise. Il avait annoncé des baisses d’impôt en 2007 et doublé les investissements annuels dans les infrastructures pour les porter à près de 9 milliards de dollars, alors que plusieurs d’entre elles se dégradaient.

Aux yeux de M. Paquet, les investissements dans les infrastructures ont permis « un certain contrôle sur le solde budgétaire ».

Parce que, en s’endettant pour mener de tels chantiers, l’État crée des emplois et réalise du même souffle un investissement à long terme, puisque les infrastructures amélioreront les capacités de production du gouvernement et de l’ensemble des acteurs économiques dans les années suivantes. Les routes, par exemple, facilitent les déplacements de la main-d’œuvre et la livraison de produits et services.
De son côté, Ottawa a créé le Plan Chantiers Canada pour consacrer 40 milliards de dollars aux infrastructures entre 2007 et 2014.

Malgré le nuage sombre, les économies canadienne et québécoise s’en sont tirées mieux que celles des États-Unis et de l’Union européenne après la débâcle financière. « Le déficit budgétaire du gouvernement n’a pas eu besoin d’augmenter autant pour donner un coup de barre à l’économie », observe M. Paquet.

La résilience du Canada et du Québec ne serait pas seulement attribuable à cette stratégie. Après tout, l’administration Obama a aussi lancé des investissements dans les infrastructures aux États-Unis dont l’économie est demeurée durement éprouvée par la crise.

Le professeur rappelle que le secteur bancaire, d’où émanait la débâcle, était davantage réglementé au Canada. Aucun établissement financier du pays n’a dû être renfloué par l’État. Le département du Trésor américain, quant à lui, a déboursé des centaines de milliards de dollars pour renflouer des banques afin d’éviter que la faillite de ces dernières n’amplifie la crise.

Revenir à l’équilibre budgétaire

Si contracter une dette peut être salutaire pour relancer l’économie, « on doit faire attention », prévient Marie-Soleil Tremblay, professeure agrégée à l’École d’administration publique (ENAP). Elle rappelle que les agences de notation évaluent la capacité des États de rembourser l’essentiel de leur dette et de payer les intérêts sur celle-ci. Elles peuvent abaisser leur note de crédit s’ils peinent à équilibrer leur budget, ce qui risque d’entraîner une hausse du taux d’intérêt et, en conséquence, leurs dépenses.

Toujours aux prises avec les soubresauts de la crise financière, plusieurs États, particulièrement en Europe, ont adopté des mesures d’austérité, soit une réduction de leurs dépenses, pour revenir rapidement à l’équilibre budgétaire après la crise. Dans certains cas, cette approche semble avoir plutôt freiné la reprise économique. Le débat fait rage : est-ce que ces pays ont agi trop vite ?

Selon Alain Paquet, cela dépend des endroits. Mais, pour le Québec, son point de vue est clair : « Je suis de ceux qui croient que, sept ans après la crise, il fallait retourner à l’équilibre budgétaire en ce qui concerne les dépenses courantes. »

Le Québec a retrouvé cet équilibre en 2016. Les mesures pour y arriver ont eu des effets sur les services livrés par l’État, d’où la grogne populaire. Mais M. Paquet ne croit pas que ces mesures soient responsables du faible taux de croissance du PIB réel enregistré par le Québec, qui est demeuré sous 1,5 % entre 2012 et 2015. « Une bonne partie est due aux exportations moins importantes vers les États-Unis […] où la reprise était lente, observe-t-il. De plus, le prix et la demande des matières premières – comme le Québec est un important exportateur de minerais – étaient relativement faibles avec cette sortie de crise économique mondiale. »
Ottawa, de son côté, a cessé de présenter un budget déficitaire en 2015. Le gouvernement Harper a alors passé la Loi fédérale sur l’équilibre budgétaire, abrogée par le gouvernement Trudeau en 2016. Ce dernier prévoit faire plus de 113 milliards de dollars en déficits pour les cinq prochaines années, dans le but de relancer une économie dont la croissance demeure faible.
« La majeure partie des dépenses actuelles [au fédéral] sont des dépenses courantes, observe Alain Paquet. Il y a un risque de perdre le contrôle. »
Marie-Soleil Tremblay s’inquiète de la position dans laquelle le Canada se retrouverait si la croissance économique, anticipée par le gouvernement fédéral, n’était pas au rendez-vous: « S’il continue à faire toutes ces dépenses, le déficit s’aggravera. S’il arrive une crise, il n’y aura pas de marge de manœuvre. »
Comme quoi peu importe le cycle économique dans lequel il se trouve, le gouvernement doit toujours garder un œil sur l’écart entre ses dépenses et ses revenus.

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